commerce
SEANCE 11
LE COMMERCE, VIIIe-XIe SIECLE
1. L’approvisionnement de Constantinople : le marché du blé à Raidestos
2. La fiscalité des échanges
3. Novelle de Basile II sur les foires (996)
4. L’éthique des marchands
5. Les marchands et l’aristocratie sénatoriale
1. L’approvisionnement de Constantinople : le marché du blé à Raidestos (XIe siècle)
Michel Attaliate, Histoire, éd. I. Bekker, CSHB, p. 200-204, p. 248-249. Trad. M. Kaplan.
Le logothète du drôme Niképhoritzès, qui avait su se concilier la fa-veur de l’Empe-reur (Michel VII) […] avait entre autres défauts celui d’être dévoré d’une cupidité démoniaque […].
Quoique corrompu par les présents de tous ceux qui étaient en poste, et possé-dant d’innombrables biens, il n’était jamais rassasié et il ne pouvait s’empêcher ni de calom-nier pour gagner plus encore, ni de faire servir l’abondance à son enrichisse-ment personnel, au prix du malheur et de la di-sette de tous. Il apprit en effet que de nombreuses charrettes apportaient du blé au kastron de Raidestos et que le blé était di-rec-te-ment et li-brement vendu aux établissements de charité (xénodocheia) et maisons des monas-tères, de la Grande Église et de nombreux indigènes : la vente était entière-ment libre et ainsi les bienfaits de l’abondance se répandaient par-tout. Jaloux de la prospérité géné-rale, le scélérat fit construire un entrepôt (phoundax) hors de la ville et obtint un édit impérial obligeant les char-rettes à s’y rassembler ; et il établit un mo-nopole (monopôleion) sur le produit le plus indispensable, le blé, puisque personne ne pouvait en ache-ter ailleurs qu’au phoundax, entrepôt malfaisant et démoniaque de nom comme de fait.
À partir du moment où il fut ouvert, l’abondance disparut des villes, et la colère di-vine s’appesantit sur le Grecs. Maintenant, on apportait la récolte dans l’enceinte du phoundax où il y avait quantité d’agents et de trafi-quants qui mettaient la main dessus, l’achetaient et le revendaient en se débrouil-lant pour gagner trois nomismata à partir d’un seul. Et personne n’achetait plus aux char-rettes, ni l’armateur qui faisait l’importa-tion vers la capitale, ni le ci-tadin, ni le paysan, ni qui que ce fût : la vente était désormais le fait des trafiquants du phoundax, selon leur bon plaisir et celui du chef de l’entrepôt (phoundakarios). Celui-ci était un vrai fléau pour ceux qui apportaient le blé, les en dé-pouillant vilainement, leur impo-sant de payer pour des taxes locales, les contraignant par toutes sortes de procédés à vendre à un prix très désavantageux. Bref, le phoundax fonctionna de telle façon que l’ancienne prospérité de ville l’abandonna pour une inexo-rable injustice et que la vente du blé passa, pour un nomisma, de 18 modioi à 1. Dès lors y furent soumises au kom-merkion — hélas, quelle cupidité ! — non seulement les char-rettes qui portaient le blé, mais tout ce qui passait par là et qui pou-vait s’acheter. On empêchait les gens des alentours et les habitants de Raidestos de vendre leur propre récolte dans leurs maisons ; on confisqua jusqu’aux mesures et le phoundax resta seul maître des me-sures. Cela n’était jamais ar-rivé : le soleil n’avait rien vu d’aussi injuste. Celui qui était dénoncé pour avoir vendu chez lui son propre blé était arrêté et traîné à l’entrepôt comme un assassin ou un voleur. Il y avait en effet sous les ordres du phoun-dakarios une centaine d’inspecteurs, bande de coquins de tout poil, qui en fai-saient voir de tou-tes les couleurs aux malheureux mar-chands et paysans : personne n’était en état de leur résister à cause de leur nombre et de l’impudence sans limite que leur inspirait la puis-sance du logothète. Pendant que celui-ci, qui avait loué le phoundax pour 60 livres, s’engraissait de ses revenus, le besoin étreignait tout le monde, et non seu-le-ment pour le blé, mais aussi pour les autres pro-duits car, quand le blé manque, il est inévi-table que tout manque, puisque c’est de lui que dépend l’acquisition ou le négoce des autres produits, et que les salariés réclament des salaires plus élevés quand la nour-ri-ture fait défaut. Les gens les mieux placés et les voisins du phoundax en com-prenaient la malfaisance et sa-vaient d’où venait cette terri-ble disette qui s’était étendue sur le monde ; mais le gain injuste, comme un médicament préparé et enrobé avec du miel, en séduisait grossièrement les maîtres, jusqu’au moment où, avec ce gain, ils perdirent toute leur fortune et leur vie […].
À Raidestos […] fut proclamé empereur Bryennios, et le premier acte de la popu-la-tion fut de démolir et jeter bas le monument du crime et de l’iniquité, la funeste inven-tion de l’ancien logothète contre l’abondance, je veux dire le phoundax cons-truit hors de la ville.
2. La fiscalité des échanges
Ibn Hauqal, Configuration de la terre (Kitab surat al-ard), trad. J. H. Kramers et G. Wiet, Paris 1964, t. I, p. 192-193.
Pendant tout ce voyage et également avant et après cette expédition, j’étais tout le temps appliqué à recueillir des renseignements auprès des volontaires du Diyar Rabi’a, de ceux qui avaient formé des compagnies de brigands, tant musulmans que byzantins, à cause de leur connaissance du pays et de leur expérience des passages faciles, et auprès des prisonniers rachetés, j’ai ainsi été mis au courant des revenus de l’empire byzantin, des contributions encaissées par le souverain, des droits fiscaux qui leur revenaient chaque année en vertu des règlements établis depuis les temps anciens. Je trouvai alors que la somme était inférieure de plus de moitié aux recettes fiscales du Maghreb, et je constatai que les gratifications et les taxes pesant sur les différentes régions étaient plus ou moins élevées, selon les grades des administrateurs.
Parmi les impôts donnant le rendement le plus fructueux et les sources de richesses les plus abondantes, il y a la contribution levée sur Trébizonde et Antalia. Elle consiste en un prélèvement sur tout ce qui arrive du territoire de l’Islam, à savoir sur ce qui est pris sur les côtes de Syrie et sur les navires des musulmans, le butin fait avec des navires de combat, des vaisseaux de guerre et des galères, enfin le produit de la vente des prisonniers musulmans de leurs bateaux et de leurs marchandises, le tout frappé d’une taxe impériale. Le fonctionnaire préposé à la perception s’approprie des sommes encore plus considérables que la part de l’empereur sur les prix des marchandises, des bateaux et des captifs musulmans.
Plusieurs personnes dignes de confiance et connaissant bien la situation du pays byzantin, pour y avoir séjourné, m’ont rapporté, en accord avec l’information donnée par Isa ibn Habib Nadjdjar, qu’on a aboli la taxe levée à Antalia par le commandant de la flotte de ce port, qui était chargé de faire des incursions dans le territoire de l’Islam. Quelques années avant cette suppression, alors que les Byzantins étaient complètement favorisés par leurs victoires sur les musulmans, après l’année 320 (932), cette taxe se montait à trois cents quintaux d’or, ce qui faisait avec les autres droits et gratifications additionnelles, trente mille dinars et cent prisonniers par an. Après cela, le relâchement des Marches s’accentua et elles furent en proie au désordre. Les révoltes de la tyrannie du pouvoir firent disparaître tout sentiment d’honneur chez les dirigeants, et la taxe fut alors perçue directement. […]
Le montant, pour l’empereur, des dîmes prélevées sur les marchandises arrivant à Trébizonde ou en sortant, y compris ce qui revenait au fonctionnaire préposé à l’administration de ces douanes, en gratifications levées sur les commerçants de cette ville, s’élevait à une somme qui, au dire de la plupart de mes informateurs, n’a pas atteint, depuis que ces taxes sont rétablies, à partir de la prise de Malatia, de Shimshat et de Hisn Ziyad, la somme de dix quintaux d’or.
3. Novelle de Basile II sur les foires (996)
Éd. N. Svoronos, Les novelles des empereurs macédoniens concernant la terre et les stratiotes, Athènes 1994, p. 216-217. Trad. S. Métivier.
VII 1 Pour finir nous voulons que le conflit concernant le droit des foires trouve son juste règlement. Étant donné en effet que certains ont déposé une pétition en protestant contre le fait que, alors qu’ils ont depuis les temps anciens une foire organisée sur leurs terres, les marchands qui l’organisent se séparent d’eux, se retirent et abandonnent les anciens maîtres (despotai) de la foire pour en établir une nouvelle dans les lieux de ceux qui les accueillent, nous ordonnons, en ce cas, que, si tous ensemble et unanimement les participants à la foire et les marchands, du lieu ou de l’extérieur, se séparent de l’ancien maître de la foire pour se rendre en d’autres lieux y établir une nouvelle foire, ils puissent agir sans empêchement et librement et procéder comme ils veulent au transfert de la foire, sous l’effet d’aucune contrainte, mais y étant incités de leur propre gré et de leur propre chef. Mais, s’il y a dissentiment parmi les participants à la foire, si les uns choisissent de rester là où ils tenaient une foire antérieurement tandis que les autres s’en éloignent pour aller en d’autres lieux, à ce moment l’ancienneté prévaudra, ceux qui se sont séparés, quels qu’ils soient, iront se joindre à ceux qui choisissent [de rester] et l’antique privilège du lieu prévaudra.
2 Puisque les déplacements ou transferts de foires peuvent être divisés en quatre cas, car elles sont habituellement transférées de puissants (dynatoi) à puissants, ou de faibles (adynatoi) à faibles, ou de puissants à faibles, ou encore de faibles à puissants, ce qui a été déjà été prescrit ne sera effectif que dans les trois premiers seulement, à savoir dans les cas de transferts de puissants à puissants, de faibles à faibles et de puissants à faibles. Le quatrième point méritera de notre part un examen (hermèneia) spécifique et plus clément. Puisque les puissants ont une forte inclination à arracher les foires aux droits des faibles, nous prescrivons sur ce point que ce transfert de foire, à savoir de faibles à puissants, ne peut avoir lieu que si toute la foire unanimement et de son propre gré se retire et se rend là où autrefois elle était organisée par le passé, pour que coïncident ces deux conditions (euloga), le privilège (dikaion) de l’ancienneté et l’afflux et le consensus de toute la foule. Et, si, dans les trois autres cas, on sait qu’une seule condition suffit, par exemple le seul consensus, quand toute la foire est transférée, ou la seule ancienneté, lorsque la foire est clairement divisée et scindée en deux, en revanche, concernant le quatrième point, nous ordonnons le concours des deux conditions pour contenir le transfert des foires de faibles à puissants, le consensus de la totalité, dont nous avons parlé, et le privilège de l’ancienneté, pour tendre en tout une main secourable aux pauvres (pénètai) et pour contenir l’excès de puissance des puissants dont notre défunt arrière-grand-père, l’empereur et seigneur Romain l’Ancien, s’est inquiété autrefois, concernant les aliénations des biens immeubles (akinèta dikaia) des faibles aux puissants.
4. L’éthique des marchands
Syméon le Nouveau Théologien, Traité théologiques et éthiques, XII, t. II : Éth. IV-XV, éd. trad. J. Darrouzès, Paris 1967 (Sources chrétiennes 129), p. 384-389.
Qu’est-ce qui s’offre maintenant à notre recherche ? C’est l’exhortation de l’Apôtre qui dit : « Rachetez le temps, car les jours sont mauvais. » [Éphés. 5, 16] En observant les choses de la vie courante, essayons de bien comprendre aussi cette parole. De même, en effet, que tout homme, marchand aussi bien qu’artisan et paysan, tout homme en vérité exerçant un métier quelconque, a besoin de montrer pour son travail le plus d’empressement et de soin possible, au point que, s’il se relâche un court moment ou une petite heure, il s’expose à une grande perte, de même dans les luttes, les œuvres et les pratiques spirituelles cela vient aussi à se produire.
Mais prenons d’abord comme exemple un de ces hommes qui se livrent au négoce, pour le décrire plus en détail à votre charité. Voyons les marchands qui courent en foule à la foire pour des achats en vue de tirer quelque profit de leur commerce ; mais l’un d’eux regarde les uns le devancer, les autres venir après lui et le dépasser à force de se dépêcher, ou bien, assis devant sa maison, il les voit passer et se diriger en hâte vers la foire, tandis que lui, retenu par la nonchalance et la paresse, ou pire encore, adonné à la gourmandise et à l’ivresse et dominé pitoyablement par les charmes d’une courtisane, ne se décide pas à courir au marché et remet de jour en jour : est-ce que ceux-là n’ont pas racheté le temps de leur vie, après avoir fait affaire et être revenus avec de grands bénéfices, et lui, ne l’a-t-il pas perdu, en le dépensant en occupations vaines et improductives, c’est-à-dire en le cédant pour rien ? Supposons qu’il gagne la foire avec les autres ; tous les autres, munis d’or, s’en vont aussitôt à leurs affaires et chacun pour son compte achète ce dont il espère tirer bénéfice, tandis que lui, qui ne s’est muni d’absolument rien, court de-ci de-là en quête d’un emprunt à trouver quelque part pour faire lui aussi le marché ; et si, avant qu’il ait trouvé à emprunter ou même après qu’il ait trouvé de l’or, la foire s’est terminée et qu’il reste sans avoir rien traité, est-ce que de nouveau il n’a pas perdu son temps en se rendant à la foire sans or ? Supposons qu’il gagne la foire muni d’or, mais que, négligeant de traiter des affaires sérieuses, il se mette à faire le tour des baraques de cabaretiers et de cuisiniers et des autres débitants de victuailles et, picorant tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, il mange et boive, ou pire encore, s’il dilapide son or en beuveries et en débauches, est-ce que celui-là aussi n’a pas perdu son temps et dilapidé stupidement ses biens ?
Il y a encore celui qui s’est présenté à la foire avec de l’or et ne commet aucun des actes néfastes que j’ai dits, mais qui, tout en entrant avec ses concurrents, se contente de parcourir toute la place, d’inspecter et d’observer soit ses connaissances, soit les inconnus, familiers aussi bien qu’étrangers, pour voir comment chacun d’eux traite ses affaires, et ne conclut lui-même aucune affaire ; ainsi, tandis qu’il baguenaude à contretemps, si la foire vient à se terminer, tout le monde s’étant retiré chez soi, est-ce que ceux qui ont fait des affaires n’ont pas racheté le temps par leur application, en faisant les choses à temps et en y trouvant leur propre avantage, et lui, qui s’est inquiété des affaires des autres, sans en conclure aucune lui-même, bien qu’il se soit trouvé avec eux, n’a-t-il pas perdu son temps pour n’avoir retiré aucun avantage de s’être trouvé à la foire ? Et de nouveau, si les autres escomptant les gains, méprisent l’attaque de brigands aussi bien que la fatigue du voyage et la longueur de la route, tandis que lui, hésitant par crainte de ces dangers, bien que tous l’invitent à faire route avec eux et qu’il s’entende promettre leur sauvegarde contre les dangers prévus, ne se décide pas à les accompagner et à s’en aller avec eux marchander à la foire, est-ce qu’ils n’ont pas, eux, racheté avantageusement le temps par leurs affaires et leurs bénéfices, et lui, ne l’a-t-il pas perdu sottement, en craignant le danger là où il n’y avait pas de danger ?
5. Les marchands et l’aristocratie sénatoriale
Michel Psellos, Chronographie, VI 29, éd. trad. E. Renauld, Paris 1926 (Les Belles Lettres), t. I, p. 132.
Investi du pouvoir, cet homme (Constantin IX) ne mania les affaires de l’État ni avec vigueur ni avec prudence ; mais se forgeant, semble-t-il, dès avant son arrivée au trône un bonheur nouveau et non ordinaire de la vie, et rêvant d’un brusque changement des affaires sans aucun ordre ni raison, à peine eut-il obtenu le pouvoir, qu’il entreprit sans délai de réaliser ses imaginations. Alors que deux choses assurent la suprématie de l’empire romain, je veux dire les dignités et les richesses, auxquelles il s’en ajoute une troisième en dehors d’elles, le contrôle prudent qu’on y apporte et l’utilisation de la réflexion dans les distributions, pour les trésors, il s’est appliqué à les vider de leur contenu jusqu’à ne pas laisser une obole au fond de la caisse, et, pour les honneurs, la plupart en ont joui sur-le-champ d’une manière illégitime, en particulier ceux qui, par les moyens les plus vulgaires, parvenaient à émouvoir le prince et ceux qui opportunément disaient leur mot pour provoquer son hilarité. Oui, alors qu’il y avait une échelle des honneurs de l’État et qu’une règle invariable s’imposait à tout avancement, ce prince a démoli cette échelle et abrogé cette règle, et c’est presque à toute la tourbe du marché et des vagabonds qu’il ouvrit l’accès du sénat ; et cette faveur, ce n’est pas à deux ou trois ou un peu plus qu’il l’a accordée, mais tout de suite, d’un seul coup, tous sans exception furent élevés aux dignités les plus hautes. Et cette promotion provoqua à son heure des fêtes et des cérémonies solennelles, et la capitale tout entière fut en l’air à la pensée qu’un prince si libéral était à la tête des affaires, et le présent semblait hors de pair avec le passé, car la faculté de comprendre les choses de l’État est faible pour un peuple qui vit dans les délices de la capitale, et ceux qui précisément ont cette compréhension négligent leur devoir quand ils obtiennent ce qu’ils aiment.
Michel Psellos, Chronographie, « Constantin X Doukas », 15, éd. trad. E. Renauld, Paris 1928 (Les Belles Lettres), t. II, p. 145.
Après cela [la cérémonie d’avènement du nouvel empereur], il commence à accomplir des actes conformes à ses paroles, en exécution de ces deux fins que jusque-là il s’était proposées, faire du bien et rendre la justice. Donc il ne renvoya sans récompense absolument aucun ni des dignitaires ni de ceux qui venaient immédiatement après eux, ni de ceux qui les suivaient de loin, ni même des gens de métier manuel. Car, même pour ces derniers, il élève les degrés des honneurs, et, alors que la classe des citoyens ordinaires (politikon génos) et celle du sénat se trouvaient jusqu’à ce moment nettement distinctes l’une de l’autre, lui-même il supprime pour elles le mur qui les séparait, il soude les deux tronçons, et de la séparation il fait une cohésion.

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