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SÉANCE 12
LES RÉSEAUX COMMERCIAUX
1. Traité entre les Russes et les Grecs en 944
2. Nicétas Chôniatès, Manuel Comnène et les villes italiennes
3. Chrysobulle d’exemption pour les navires du monastère de Lavra (1102)
4. Lettres de marchands italiens en 1135
5. Itinéraire des marchands juifs dits Radanites et des marchands Rhôs
6. Bateau byzantin et sa cargaison, Musée de Thessalonique
1. Le traité de 944 entre les Russes et les Grecs.
I. Sorlin, « Les traités de Byzance avec la Russie au Xe s. », Cahiers du monde russe et soviétique 2, 1961, p. 447-475, texte p. 449-452.
(Les Grecs parlent)
Que le grand prince russe et ses boyards envoient autant de navires qu’ils le désirent chez les grands empereurs grecs, avec des ambassadeurs et des marchands ; que les ambassadeurs et les marchands apportent une lettre de créance rédigée comme suit : j’ai envoyé tant de vaisseaux et par ces lettres nous saurons qu’ils viennent avec des intentions pacifiques.
Que ceux qui viennent attendent auprès de Saint Mammas, et notre royauté enverra les chercher, et quand on aura inscrit leurs noms, alors ils recevront le subside mensuel, les ambassadeurs le subside d’ambassadeur et les marchands le subside mensuel, en premier lieu ceux de la ville de Kiev, ensuite ceux de Cernigov et de Perajaslvl’ et des autres villes. Qu’ils entrent dans la ville (Constantinople) par une seule porte, accompagnés d’un officier impérial, sans armes, par cinquante hommes ; qu’ils fassent le commerce autant qu’il leur est nécessaire, et qu’ils sortent à nouveau de la ville.
Que les Russes entrant dans la ville n’y causent pas de dommages et qu’ils n’aient pas la liberté d’acheter plus de tissus de soie que pour la valeur de 50 sous d’or. Et si quelqu’un achète cette soie, il doit la montrer à l’officier impérial qui y apposera son sceau, puis la lui rendra.
Que les Russes qui partent d’ici prennent de nous autant de nourriture qu’il leur en faut pour la route, et ce qui est nécessaire à leurs navires, et qu’ils rentrent saufs en leur pays. Qu’ils n’aient pas le droit de passer l’hivrer auprès de Saint Mammas.
Si un esclave des Russes prend la fuite, et qu’on vienne le chercher dans le pays de notre royauté, et s’il est pris près de Saint Mammas, qu’on le rende. Si on ne peut le retrouver, que les Russes prennent alors de nous la valeur de l’esclave à savoir deux pièces de soie par esclave.
Si quelqu’un de nos esclaves royaux, de notre ville ou d’autres villes, s’enfuit chez vous en emportant quelque chose, qu’on le rende à son lieu d’origine, et si ce qu’il a emporté est intact, qu’on prenne deux sous d’or pour celui qui l’a attrapé.
Quel que soit le nombre de prisonniers chrétiens, ressortissant à notre pouvoir, que les Russes amèneront, un jeune homme ou une jeune fille belle, qu’on les rachète pour dix sous d’or et qu’on les reprenne, si c’est un homme d’âge moyen que l’on donne huit sous d’or et qu’on le reprenne, si c’est un vieillard ou un enfant qu’on le rachète à cinq sous d’or. S’il se trouve des Russes en esclavage chez les Grecs, si ce sont des prisonniers, que les Russes les rachètent pour dix sous d’or.
Du pays de Chersonèse, quel que soit le nombre des villes de cette région, que le prince russe n’ait pas le droit de faire la guerre dans ce pays et que ce pays ne se soumette pas à vous.
Si des Russes trouvent une embarcation grecque rejetée sur quelque rivage que ce soit, qu’ils ne lui portent aucun dommage.
Si les Russes rencontrent des Chersonites pêchant dans les bouches du Dniepr, qu’ils ne leur causent aucun dommage.
Que les Russes n’aient pas le droit de passer l’hiver à l’embouchure du Dniepr à Belbereg ou près de Saint Eleuthère, mais quand vient l’automne qu’ils rentrent chez eux en Russie.
Si les Bulgares Noirs viennent et font la guerre dans le pays de Chersonèse, nous commandons au prince russe de ne pas les laisser passer ; car ils feraient aussi du tort à son pays.
S’il arrive que notre royauté ait besoin de vos troupes pour marcher contre ceux qui s’opposent à nous, nous écrirons à votre Grand Prince et il nous en enverra autant que nous en voulons ; et par là on saura dans les autres pays quelle est l’amitié des Grecs et des Russes.
2. Nicétas Chôniatès : Manuel Comnène et les villes italiennes
Nicétas Chôniatès, Histoire, éd. I. A. Van Dieten, Berlin-New York 1975 (CFHB 11), p. 199 sq. Trad. J.-C. Cheynet.
Manuel Comnène s’est acquis l’amitié de Venise, de Gênes, de Pise et d’Ancône, et des autres nations qui se répandent sur les mers, amitié confortée par des serments et suscitée par des avantages de toutes sortes, et il leur a offert des comptoirs dans la Reine des villes. Inquiet de ce que l’un de ceux qu’ils appellent des rois puisse rassembler une armée et attaquer les Romains, il les a retenus par des versements d’argent. Il a encore aidé les races qui étaient sur le point de se soumettre à un prince dominateur à prendre les armes. Il a souvent encouragé les Italiens en lutte contre le roi d’Allemagne, Frédéric. Ce dernier les incitait à se tourner vers lui et se soumettre à sa souveraineté. Manuel, par ses envoyés, renforça les Italiens, et les rendit forts afin qu’ils se gardent des entreprises du roi. À plusieurs reprises, Frédéric tenta de pénétrer dans la Vieille Rome pour se faire couronner roi, mais Manuel fit échouer l’entreprise: « Ne laisse pas à un autre ta gloire. », écrivait-il au pape.
[Il restaure les murs de Milan abattus].
À la suite de ces événements, Manuel Ier, grâce à de nombreuses donations, inscrivit au nombre des amis du peuple romain le marquis de Montferrat, fameux par sa race et sa descendance et très puissant, et il unit par mariage sa propre fille au fils cadet du marquis, détournant encore davantage les machinations du roi des Allemands. Ce dernier envoya celui qu’en langue latine on appelle chancelier et ce qu’on nomme en grec logothète (c’était l’évêque de Mayence), avec une armée nombreuse, qui soumit les villes d’Italie. Les détachant du pape, il s’en empara. L’empereur, aidant le marquis par des promesses d’argent, le persuada de s’opposer à l’évêque de Mayence avec son propre fils Conrad, jeune et beau, de la plus grande vaillance, orné d’une vive intelligence, et doué d’une force physique remarquable. Au cours du combat il chargea et mit en fuite les Allemands, s’emparant de quelques-uns d’entre eux, au nombre desquels l’évêque de Mayence. Ce dernier aurait été transféré à Byzance si l’empereur ne s’y était opposé par compassion [29 septembre 1179].
Il n’y a guère de ville en Italie où personne n’aurait juré fidélité à la cause de l’empereur. Ces amis lui faisaient connaître ce que les ennemis des Romains tramaient dans le secret des pièces fermées.
Une fois, des envoyés de l’empereur vinrent à Ancône pour des affaires publiques. Ils obtinrent leurs objectifs et menèrent à bonne fin ce qui leur avait été ordonné, qui était d’amener certains habitants de cette ville à se lier d’amitié, ceux qu’on appelle des hommes-liges, et d’accomplir tout ce qui pouvait servir les Romains. Le roi des Allemands fut rempli de colère et envoya ses hommes assiéger Ancône, châtier et punir ses habitants pour avoir traité avec les Romains, avoir reçu leurs ambassadeurs qui n’avaient pas d’autre but que de lui nuire et de détourner les villes de toute bienveillance et fidélité à son égard. L’armée envoyée par le roi considéra les habitants d’Ancône comme des ennemis, et ayant incendié la ville, exigea que lui soient livrés les ambassadeurs des Romains. [D’où le siège. Les Ancônitains en appellent à l’aide de la comtesse Frangipani]. L’ennemi est facilement repoussé, et les citoyens se réjouissent de recouvrer leur liberté, comme si leur cité était remontée du fond des mers. L’empereur avait de bonnes raisons de se réjouir des événements. Il fit l’éloge des Ancônitains, et fit d’eux des citoyens égaux aux Romains de race, et il promit de leur fournir tout ce qu’ils demanderaient qui fût légitime et réaliste. Il leur envoya aussi de l’or en plus grande quantité.
Tandis que l’empereur gérait toutes ces affaires, il était l’objet de moqueries de la part des Romains, jugeant égoïste cet intérêt pour des gens lointains, raillant le fait de jeter son regard sur les extrémités de la terre et partant au-delà des routes établies par les précédents empereurs, gaspillant sans résultat les richesses qu’il avait collectées par voie d’autorité, grâce à des impositions et à des charges extraordinaires. De telles critiques à son égard n’étaient pas justifiées, car tout ce qu’il faisait n’était pas toujours une innovation déraisonnable, mais il avait su voir la force invincible des nations latines qui nous entourent et craignait leur union qui aurait inondé nos terres, comme un torrent de montagne soudainement gonflé déborde et balaie les fermes... Comme les faits l’ont démontré après sa mort, il gouvernait sagement, alors que peu après le navire de l’Empire sombra.
3. Chrysobulle d’exemption pour les navires du monastère de Lavra (1102)
Actes de Lavra n°55, t. I : Des origines à 1204, éd. P. Lemerle, A. Guillou, N. Svoronos, D. Papachryssanthou, Paris 1970 (Archives de l’Athos 5), p. 285.
La Laure de saint Athanase située à l’Athos possédait une exemption pour sept bateaux d’une capacité totale de 16000 modioi. L’augmentation considérable du nombre des moines et l’insuffisance des revenus qui en est résultée ont appauvri le couvent au point qu’il ne possède plus que deux ou trois bateaux représentant quelques milliers de modioi. Diverses ordonnances des empereurs, mes prédécesseurs, ont créé des difficultés, aussi le plus vénérable des moines et kathigoumène de Lavra, Théophylacte, est venu me supplier et demander que fût prise en faveur du couvent une disposition appropriée par notre sérénité. Ma Majesté qui, incitée par son respect de la vertu de Théophylacte, prend soin des intérêts de Lavra et appelle … les bénédictions de saint Athanase, a pris la présente disposition et ordonne par le présent chrysobulle qu’à partir d’aujourd’hui le couvent possède quatre bateaux d’une capacité totale de 6000 modioi, ayant chacun une contenance plus ou moins égale à 1500 modioi. À chaque fois qu’un ou deux, voire les quatre navires auront été mis hors d’usage en raison du temps, de la fortune de mer ou tout autre motif, que le couvent ait la possibilité de les remplacer par des neufs de la capacité susdite, non pas une, deux ou trois fois, mais à perpétuité. Ces bateaux seront totalement libres, échapperont aux agents de l’État et du fisc et ne seront soumis à aucune sorte de vexation ou de corvée. Si quelqu’un osait contrevenir à ces dispositions, il agirait en impudent adversaire du Christ et de saint Athanase. Par cet écrit, notre sereine Majesté ordonne que les quatre navires du dit tonnage soient complètement exemptés de toutes les redevances du parathalassitès en activité ou de son représentant, des praktores. ... (dispense de corvées telle que le transport de nombreuses denrées pour le compte de l’État).
4. Lettres de marchands italiens, vers 1135
Trad. Cl. Cahen, Orient et Occident au temps des croisades, Paris 1983, p. 227-228.
G. fils de Guillaume Embriacho à F… son associé et compatriote…
Les marchands revenant d’Alexandrie et ne rapportant rien de toi sinon qu’ils t’ont laissé en bon état, je suis un peu surpris de ce que tu n’as pas voulu me saluer ni par des lettres ni par de simples paroles et que tu as méprisé ou oublié de m’envoyer aucune amitié. Je ne veux cependant pas retourner (à Alexandrie) mais je te visite par lettre en bon ami et fidèle associé, ne pouvant venir corporellement.
Sache donc de manière claire que ta femme gouverne sa maison avec pudeur et sagesse comme il convient à une bonne matronne, que tout va bien sans accident, que tes enfants ont bon caractère et bonne santé et que je me réjouis de leur prospérité. Tu n’as rien à craindre, fais tes affaires avec soin et attends moi pour le prochain automne à Constantinople, où je viendrai te retrouver sur le navire de Bari. Réponds-moi par l’intermédiaire de Vital le Vénitien, fils de Pierre Gérardi, fais les affaires qui peuvent nous être utiles et dont nous puissions tirer le meilleur bénéfice.
Par ailleurs ta femme et tes fils te saluent ; elle te demande instamment de lui envoyer un xamit et deux xendata de l’île d’Andros avec des species et un peigne en ivoire.
Réponse : A G… fils de Guillaume Embriacho à F… son associé et fidèle ami…
Tu t’es inquiété de ce que je ne t’ai salué ni par lettre ni par simple parole, mais il n’y avait pas à s’en inquiéter si tu en avais su les raisons. J’étais en effet allé à une demi journée d’Alexandrie pour des affaires utiles et j’avais attendu trois jours les marchands égyptiens avec lesquels j’ai pu ensuite régler tout avec succès. Revenant alors, je n’ai pu trouver les associés parce qu’ils étaient partis avec les envoyés de l’émir de Babylone (Le Caire), avec lesquels j’aurais pu me rendre en sécurité à Constantinople.
Par la suite, j’ai été pendant un mois couché avec une grosse fièvre mais, par la grâce de Dieu, j’ai été soigné par un médecin compétent et je me porte bien. J’ai reglé sérieusement toutes les affaires, puisque j’ai vendu toutes les marchandises emportées au prix que nous avions convenu ensemble et j’ai acquis celles que je savais pouvoir être écoulées avec bénéfice en Italie.
Viens me retrouver à la date indiquée dans ta lettre, apporte moi une bonne scarlate des Scalphantas récente de bon teint, des bulelli de Ludria, et des pignolata de Plaisance de bon teint, parce que toutes ces choses nous sont fort utiles à Constantinople et à Alexandrie si nous y restons longtemps.
Salue ma femme, qui est une partie de mon corps, et à laquelle j’ai envoyé toutes les choses mentionnées dans ta lettre. En plus, je lui ai envoyé un bel anneau d’or pour qu’elle le porte tous les jours au doigt et que lorsqu’elle le regardera cela me rappelle à son coeur. À mes fils transmets ma bénédiction paternelle.
5. Itinéraire des marchands juifs dits Radanites et des marchands Rhôs
Ibn Khordadbeh, Le livre des routes et des provinces, éd. M. Hadj Sadok, Alger 1949, p. 24-25.
Ces marchands parlent le persan, le romain, l’arabe, les langues franque, espagnole et slave. Ils voyagent de l’Occident en Orient et de l’Orient en Occident, tantôt par terre, tantôt par mer. Ils apportent de l’Occident des eunuques, des esclaves de sexe féminin, des garçons, de la soie, des pelleteries et des épées. Ils s’embarquent dans le pays de Firanja sur la mer occidentale et se dirigent vers Farama ; là, ils chargent leurs marchandises sur le dos de bêtes de somme et se rendent par terre à Ouzloum, à cinq journées de marche, sur une distance de vingt farsakhs. Ils s’embarquent sur la mer orientale et se rendent à Kolsum à El-djar et à Djeddach. Puis ils vont dans le Sind, l’Inde et la Chine. À leur tour, ils se chargent de musc, d’aloès, de camphre, de cannelle et des autres productions des contrées orientales et reviennent à Kolzoum puis à Farama, où ils s’embarquent de nouveau sur la mer occidentale. Quelques-uns font voile pour Constantinople afin d’y vendre leurs marchandises aux Rums. D’autres se rendent à Firanja. Quelquefois les marchands juifs en s’embarquant sur la mer occidentale se dirigent vers Antioche. Au bout de trois jours de marche, ils atteignent les bords de l’Euphrate et arrivent à Al-Jaluya. Là, ils s’embarquent sur le Tigre et descendent à Obollah, d’où ils mettent à la voile pour l’Omân, le Sind, l’Inde et la Chine. Le voyage peut donc se faire sans interruption.
Itinéraire des marchands Rhôs
Ils sont de race slave. Des régions les plus éloignées de leur pays, la Caylaba, ils apportent des peaux de castor et de renard noir, des sabres et arrivent à la mer des Rûm. Le souverain des Rûm prélève un dixième de leurs marchandises. Quand ils descendent le cours du Tanays, le fleuve des slaves, ils passent par Khamlîj, capitale des Khazars, et là encore, le souverain prélève un dixième sur leurs marchandises. De là, ils gagnent la mer de Jurgân et se dirigent sur tel point de la côte qu’ils désirent. Cette mer a cinquante parasanges de diamètre. Quelquefois, ils transportent leurs produits sur des chameaux, de Jurggân à Bagdad. Là, les serviteurs slaves leur servent d’interprètes. Ils se disent chrétiens et paient la capitation.
Ils ont aussi un itinéraire pour voyager seulement par terre. D’Espagne ou de Firanja, ils passent au Sûs-Al-Adna ; de Tanger, ils arrivent en Ifriqiya, puis en Egypte, puis à Ramla, puis à Damas, à Al-Kufa, à Bagdad, à Al-Bacra, à Al-Ahwaz, en Perse, à Kirmân, au Sind, au Hind et en Chine. Quelquefois, ils passent en arrière de Rome, à travers le pays des slaves, atteignant Khamlîj, capitale des Khazars, s’engagent sur la mer de Jurgân, arrivent à Balkh et à la Transoxiane, puis au Wurt des Tughuzghuz, puis en Chine.
6. Bateau byzantin reconstitué et sa cargaison, Musée de Thessalonique

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