Byzantium06

mercredi, novembre 01, 2006

culture urbaine

SEANCE 14
LA CULTURE URBAINE

1. Patria de Constantinople
2. L’hippodrome de Constantinople : les courses du 11 mai
3. Le miracle des Blachernes
4. L’éducation de Basile Kamatèros, futur patriarche de Constantinople

1. Patria de Constantinople

G. Dagron, Constantinople imaginaire. Études sur le recueil des « Patria », Paris 1984, p. 32-33, p. 42-44, p. 45.

1 Extrait de ce qui a été dit par Théodore à propos d’Himérios le Chartulaire lorsqu’il se rendit au Kynègion pour regarder. Car j’ai eu grand souci de mener une enquête exacte sur ce que tu m’as prié d’expliquer à ta vertu, Philokalos.
“Un jour que nous étions allés au Kynègion avec le sus-dit Himérios, l’honorable chartulaire, pour expliquer les représentations qui s’y trouvent, nous avons trouvé entre autres une statue de petite taille, mais très épaisse et trapue. Comme je me taisais et ne savais qu’expliquer, Himérios me dit : « Tiens, voici le fondateur du Kynégion ! ». Je répliquai : « C’est Maximien qui l’a fondé et Aristéidès qui en a fait les plans », et aussitôt la statue tomba de la hauteur où elle était, qui n’était pourtant pas bien considérable, frappa Himèrios et le tua. Je pris peur, car il n’y avait personne d’autre sur place que les gens qui gardaient nos mules, et encore étaient-ils restés en deçà des marches. Craignant donc de me trouver dans un mauvais cas, je traînais le cadavre par le pied droit et entrepris d’aller le jeter dans la fosse des condamnés à mort, mais j’eus peur et, laissant mon fardeau au bord de l’escarpement, je courus chercher asile à la Grande Église. Je déclarai en toute franchise ce qui s’était passé, mais sans parvenir à convaincre, jusqu’à ce que j’en vienne à l’assurer sous la foi du serment, car il ne me restait plus que ce moyen de redresser la situation. Les proches du mort et des gens de l’empereur se rendirent donc avec moi sur place, et avant de s’approcher du corps gisant du mort, ils regardèrent avec étonnement le corps gisant de la statue. Et un philosophe du nom de Jean déclara : « Par la divine providence, je trouve dans l’œuvre de Démosthène qu’un homme célèbre sera tué par cette statue ! » Tout aussitôt il en informa l’empereur Philippikos, et ordre fut donné d’ensevelir la statue sur place, ce qui fut fait, parce qu’on n’arrivait pas à la détruire.”
Voilà, Philokalos, ce que j’ai trouvé en menant mon enquête en toute sincérité. Et toi, prie pour ne pas tomber en tentation et fais attention en regardant les statues antiques, surtout païennes.

2 Des merveilles.
Première merveille. La statue d’homme dorée, fléchissant le genou, qui se trouve à la Basilique au plafond d’or, là où a été aménagé l’hexamon d’Héraclius, c’est celle de Justinien lorsqu’il exerça sa tyrannie sur Constantinople pour la seconde fois, et près de lui, celle de sa femme, la sœur d’Ibouzèros Gliavanos, après la défaite de Tibère Apsimar ; à cette époque, au même endroit de la Basilique au toit d’or, Philippikos fut dégradé, et Tervel le Bulgare a plus d’une fois siégé là avec Gliavanos le Khazar ; de nombreux tributs lui furent donnés là où se trouvent les statues du tyran et de sa femme. Il y avait là un éléphant énorme, si énorme que les montreurs de bêtes nous ont assuré qu’il n’y en avait pas de plus grand et que c’était la taille maximale des plus grands. Cet éléphant fut représenté, rapporte la tradition, par Sévère, fils de Karos, le païen, comme une chose à voir. C’est que l’éléphant vivait là, à l’emplacement de la Basilique au plafond d’or, pour être montré comme un spectacle extraordinaire ; devant l’endroit où il y a maintenant les soixante-douze marches, on dit qu’il y avait une colline et qu’un important poste de garde y était implanté. Et au même endroit que l’éléphant vivait, dit-on, Karkinèlos, un monnayeur aux balances truquées, qui menaça de mort, dit-on, le soigneur de l’éléphant, parce que ce dernier dévastait son habitation ; et bien qu’il eût souvent assuré le cornac qu’il le tuerait s’il ne retenait pas sa bête, celui-ci n’y consentait pas à cause de […]. Ledit changeur aux balances truquées l’assassina donc et le donna à manger à l’éléphant ; mais comme ce dernier était sauvage, il le supprima lui aussi. Ce qu’apprenant, Sévère offrit de nombreux sacrifices à la bête et la fit représenter sur place, elle et son cornac. En ce même lieu, Héraklès avait aussi un culte et recevait une masse de sacrifices ; il fut transféré à l’Hippodrome pour y figurer magnifiquement ; mais auparavant il avait été transporté de Rome à Byzance par Julianos le consulaire, sur un char et un bateau, avec douze autres statues. Cette étrange histoire de la statue exécutée par Sévère se produisit, dit-on sous le consulat d’Anthimos dont le quartier Ta Anthimou a reçu le nom sur l’ordre du préfet Nouzamétos, Perse d’origine, contre versement d’argent, au temps de Byzas et d’Antès. Cette merveille est offerte jusqu’à nos jours à l’expérience des philosophes. »
« Deuxième merveille, celle du Soleil qui est au Milion doré. Au Milion doré se trouvait depuis les temps anciens un char de Zeus Hélios attelé à quatre chevaux de feu et supporté par deux colonnes. C’est là que Constantin le Grand fut acclamé, après avoir vaincu Azôtios, Byzas et Antès, le dème des Bleus criant : “Tu as saisi à nouveau ton fouet et, comme en une seconde jeunesse, tu te démènes dans le stade”, tandis que le dème des Verts disait : “Nous ne voulons pas de toi, galeux, les dieux l’ont saisi plus haut (?)”. Le char du Soleil, descendu à l’Hippodrome et escorté par une garde, y introduisait une petite statue nouvelle, confectionnée par Constantin et portée par le Soleil : la tychè de la ville ; au milieu de grands honneurs elle était introduite au stama [dans l’arène], recevait des prix de la main de l’empereur Constantin, était couronnée, sortait et était remisée au Sénat jusqu’aux cérémonies anniversaires de la ville l’année suivante. À cause de la croix gravée sur elle, Julien la fit jeter elle aussi dans le gouffre, là où finissent la plupart des statues. Par ailleurs, si l’on fait une enquête scrupuleuse sur les stèles du Forum, on sera encore plus surpris.


2. L’hippodrome de Constantinople : les courses du 11 mai. Livre des cérémonies I 79

Éd. trad. G. Dagron, « L’organisation et le déroulement des courses d’après le Livre des cérémonies », Travaux et Mémoires 13, 2000, p. 60-69.

Le 11 mai, ainsi se déroulent les courses de l’anniversaire de naissance de cette ville impériale gardée par Dieu.
La veille desdits jeux hippiques, le préposite va voir l’empereur et lui demande s’il ordonne que les jeux hippiques aient lieu. Par ailleurs, le maître des cérémonies introduit le thessarios et le place à l’intérieur de la porte donnant de la Thermastra dans le Lausiakos. Le préposite, ayant reçu l’agrément de l’empereur pour que les jeux hippiques aient lieu, sort, s’en va trouver le thessarios et lui remet le permis. Aussitôt le thessarios sort et fait tout ce qu’il a l’habitude de faire à chaque séance hippique. L’après-midi, les gens des deux factions font sortir les chevaux, qui portent des housses, des colliers et des brides dorés, chaque faction procédant de même dans sa propre phiale, et ils les produisent en public en acclamant l’empereur. Les deux factions conduisent les chevaux à l’hippodrome, les y font entrer en passant par le Dihippion et la Première Porte et les produisent en public, en disant les paroles accoutumées, jusqu’à la Sphendonè ; et, après s’être rendus à leurs emplacements, ils acclament de là l’empereur, d’abord les Verts, ensuite les Bleus. Le préfet est assis sur un siège au kathisma, là où se tient l’aktouarios. Après les acclamations des deux factions, les gens du podium acclament, et les chevaux rebroussent chemin. Ensuite, le préfet descend, et sa tente est installée sur les lignes au niveau de la quatrième porte. Il fait venir là chacune des factions, fait apporter au milieu d’elles l’urne, chaque faction regarde attentivement les boules qui sont à l’intérieur, puis le préfet, les ayant scellés devant tout le monde, confie l’urne au silentiaire qui devra, le jour suivant, la faire pivoter.
Le lendemain, c’est-à-dire le jour des jeux hippiques, l’empereur sort de sa chambre gardée par Dieu et, escorté par ceux qui d’habitude l’escortent, s’en va par la galerie du Triconque, l’Abside, la Daphnè, et monte par l’escalier secret en colimaçon dans les parakyptika du kathisma. Quand sont achevés tous les préparatifs de l’hippodrome, le maître des cérémonies le fait savoir au préposite et celui-ci à l’empereur. L’empereur descend par l’escalier de pierre et dit au préposite : « Donne le signal du déplacement ! » Et ce dernier dit à voix forte : « Déplacement ! » L’empereur entre dans sa chambre et le préposite appelle les gens du Vestiaire ; ceux-ci entrent et revêtent l’empereur de sa chlamyde ; ensuite, il est couronné par le préposite. Il sort de la chambre escorté par les dignitaires de la Chambre et, s’étant placé au milieu de la salle étroite, fait un signe au préposite et celui-ci à l’ostiaire, et ce dernier introduit les patrices. La tenture de la porte par laquelle ils entrent est levée par un silentiaire. Une fois à l’intérieur, les patrices ainsi que les stratèges tombent à terre, et quand ils se sont relevés, l’empereur fait un signe au préposite, qui dit à forte voix : « S’il vous plaît ! », et ils lancent l’acclamation « Pour de nombreuses et bonnes années ! » De là, l’empereur, escorté par les dignitaires de la Chambre, les patrices ou les stratèges, va jusqu’à la salle où il déjeune ce jour-là et se place à cet endroit. Trois ou plus exactement quatre silentiaires entrent ; trois passent par la droite de la réception pour se mettre derrière, le dernier se place au milieu. Sur un signe de l’empereur, le préposite fait un signe au silentiaire qui se trouve au milieu, et le silentiaire s’en va à la portière, dit à voix forte : « Leva ! » et introduit le maître des cérémonies, qui se place au milieu de la réception. Le préposite, sur un signe de l’empereur, fait un signe au magistros — ou, s’il n’y a pas de magistros, fait un signe au questeur — et le magistros fait un signe en disant au maître des cérémonies : « Les komètés ! » ; ce dernier dit en direction de la portière : « Leva ! ». Les gens du sénat entrent et, après avoir fait la proskynèse, se placent chacun à son rang. Ensuite, l’empereur fait à nouveau un signe au préposite, le préposite au magistros, et le magistros au maître des cérémonies en disant « Le premphektôr ! » ; ce dernier s’en va à la portière et dit : « Leva ! » ; entre l’ancien préfet, qui à son tour fait la proskynèse et se place à son rang. Ensuite, l’empereur fait un signe au préposite et ce dernier au maître des cérémonies, qui dit : « S’il vous plaît ! », et ils acclament : « Pour de nombreuses et bonnes années ! »
Après quoi, le maître des cérémonies prend l’extrémité de la chlamyde de l’empereur, fait un pli et le donne à l’empereur, et l’empereur monte dans la loge. De son côté, le silentiaire susdit se rend à la borne des Verts en emportant l’urne avec lui, et l’accompagnent ceux des factions qui ont coutume de venir avec lui ; après avoir montré à tous ceux qui sont venus avec lui le sceau du préfet, il fait pivoter l’urne. Après quoi, tous ceux qui sont venus avec le silentiaire s’en vont avec lui et mettent en tas à ladite borne des légumes et, par-dessus, des galettes. À l’autre borne et en différents endroits de l’Euripe, c’est à l’avance que l’on fait de semblables tas de légumes et de galettes, à savoir la veille des jeux hippiques, tandis que la borne des Verts, en raison du tirage au sort, est réservée. Les biges se placent sur les lignes tracées à la craie, et, quand l’empereur pénètre dans la loge, bénit le peuple et s’assied sur son trône, une fois que les patrices et, s’il y en a, les stratèges ont fini leur proskynèse, les prôtéia des factions viennent avec des croix faites de fleurs tressées et se placent dans les coupures [de l’Euripe]. Après quoi, sur un ordre, l’aktouarios donne un signal et les biges sont lâchés. Quand ils arrivent au compartiment impérial, devant le kathisma, [leurs cochers] acclament l’empereur. Ensuite, sur un ordre, l’aktouarios fait un signe et l’orgue impérial retentit, tandis que les cochers descendent de leur bige au niveau de leur faction, pénètrent dans le stama, reçoivent chacun une couronne et s’en retournent. Après quoi, les gens des susdites factions s’avancent, donnent les croix et, après avoir acclamé l’empereur, s’en retournent eux aussi.
Après quoi a lieu la première course ; les cochers vainqueurs reçoivent des prix doubles et, à la demande de la faction, sont donnés les dèmosia : des chosbaïtai les prennent et, en passant au beau milieu de l’hippodrome, les montent dans la salle d’équipement des cochers vainqueurs. À la fin des quatre courses, les gens du podium font tout comme à l’accoutumée. Quant aux cochers, ayant revêtu les dèmosia de la victoire, ils s’avancent sur leurs chars depuis les portes [des carceres] ; les démotes de la faction victorieuse, descendus [de leur dème] se saisissent de lauriers du podium et font une réception, au niveau de leur dème, aux cochers restés sur leurs chars ; ces derniers vont en faisant des sauts jusqu’à la borne opposée et remontent jusqu’au stama. Une fois qu’ils y sont, un signal est donné aux officiers des tagmata, qui vont se placer aux bornes et aux autres endroits susdits de l’Euripe, où se trouvent les tas de légumes et de galettes. Venus avec les démotes de leur faction au stama, les cochers se tiennent là sur leurs chars et les gens de la faction adressent des acclamations à l’empereur. Quand les acclamations sont achevées, l’empereur fait porter des couronnes aux cochers victorieux par l’aktouarios et le second, qui descendent, couronnent les cochers et remontent au kathisma. Aussitôt, la faction se met à demander l’autorisation de sortir et de danser sur la place ; et, ayant reçu l’autorisation de l’empereur, ils sortent sur la Mésè. Après quoi, l’empereur se lève, et après que l’empereur s’est levé, la foule du peuple vient sur les tas se saisir des légumes et des galettes. En même temps, on fait venir, portée sur une charette, une barge remplie de poissons que l’on jette sur le sol de l’hippodrome. La foule du peuple s’en saisit.
L’empereur, s’étant levé de son trône comme on vient de le dire, escorté par les dignitaires de la Chambre, passe au milieu des patrices et stratèges qui se tiennent debout dans la salle où l’on déjeune ce jour-là, tandis qu’ils lancent l’acclamation « Pour de nombreuses et bonnes années ! » Il entre dans la chambre, et, après que le préposite a retiré la couronne de sa tête, les gens du Vestiaire entrent, lui prennent sa chlamyde et sortent. L’empereur sort et s’assied à sa précieuse table avec les amis qu’il veut ; puis, s’étant levé du banquet et s’étant un peu reposé, il attend jusqu’à ce que tout ait été préparé à l’hippodrome.
[Suit la description des courses de l’après-midi.]


3. Le miracle des Blachernes

Michel Psellos, Discours sur le miracle des Blachernes, dans V. Grumel, « Le “miracle habituel” de Notre-Dame des Blachernes à Constantinople », Échos d’Orient 30, 1931, p. 136-138.

Dans le côté droit du temple quand on y entre dans la direction de l’Orient, retenue au mur et y enchâssée exactement, est une image de la vierge : ses traits sont inimitables, sa grâce incomparable, sa puissance sans rivale. Un voile pend devant elle, œuvre du tisserand, chargé d’une multitude d’images de matière précieuse : et il y a du côté de cette image un autre autel, et on y accomplit en son honneur tous les rites prescrits aux prêtres et aux fidèles : hymnes de toutes sortes, prières propitiatoires, offrandes saintes. Ce qui se passe là le sixième jour de la semaine après le coucher du soleil est extraordinaire. À ce moment, tout le monde sort, non seulement toute la foule nombreuses des fidèles, mais aussi les sacrificateurs et les ministres, et de ceux-ci, non seulement ceux qui évoluent dans le sanctuaire terrestre (Hebr. 9, 1), mais quiconque se trouve à l’intérieur du voile et y célèbre l’action mystérieuse. Que se passe-t-il ensuite ? On ferme les portes de l’église, la foule se tient dans les portiques antérieurs près du vestibule. Les prêtres ayant achevé les rites d’usage, il est aussitôt permis d’ouvrir le sanctuaire. Il s’ouvre : accès en est donné à ceux qui attendaient devant le temple ; ceux-ci entrent, le cœur mêlé de crainte et joie, et le voile de l’icône soudain s’élève, comme soulevé par un souffle ; fait incroyable à ceux qui ne l’ont pas vu, mais, pour ceux qui l’ont vu, vrai prodige et proprement descente de l’Esprit divin. En même temps que cela a lieu, les traits de l’image se transforment, celle-ci recevant, j’imagine, la visite de la divine Vierge, et faisant ainsi par le visible connaître l’invisible. Pour son Fils et Dieu suspendu à la croix, le voile se déchire soit pour nous révéler la vérité cachée par les symboles, soit pour appeler à l’intérieur des mystères ceux qui ont cru et détruire la muraille qui s’oppose à notre intimité avec Dieu ; pour la Mère de Dieu, le voile se lève mystérieusement pour qu’elle accueille en son sein la foule qui entre, lui offrant comme un nouvel asile et un refuge inviolable.
Le temps de ce prodige est déterminé, comme j’ai dit : il arrive pourtant qu’il fasse défaut, et c’est alors, pour l’image, comme un obscurcissement du soleil, quand il se trouve à l’approche d’une des conjonctions elliptiques, et que le corps de la lune se glisse sous lui et intercepte les rayons qu’il nous envoie. Toutefois, d’une telle éclipse, pour employer ce mot, la cause est connue des astronomes de métier et l’on pourrait rendre raison de ce phénomène : au lieu que personne ne tentera d’expliquer pourquoi s’arrête le miracle de la Théotokos. J’ai idée quant à moi, que la merveille est suspendue, pour que personne n’aille chercher des causes naturelles à son accomplissement, et ainsi, l’éclipse du merveilleux nous est une garantie plus rigoureuse que nous sommes devant un fait miraculeux et surnaturel.


4. L’éducation de Basile Kamatèros, futur patriarche de Constantinople

Grégoire Antiochos, Éloge du patriarche Basile Kamatèros, trad. M. Loukaki, Paris 1996, p. 52-54.

[Naissance et petite enfance de Kamatèros]
Ensuite les sujets d’études et les livres t’accueillent ; ils t’exercent principalement aux lettres sacrées et inspirées de Dieu et te comblent ainsi de biens de toute sorte ; ils ne t’ouvrent pas moins aussi la mer salée du savoir des Grecs, non navigable pour la plupart, et te permettent de te lancer sur ses océans. Tu l’as traversée à la nage jusqu’à recueillir de belles et précieuses perles enfouies dans les profondeurs, à capturer au filet un grand nombre de poissons bons à manger et à te rassasier de leur abondance, jusqu’à pouvoir, pour ainsi dire, assaisonner et agrémenter à l’avenir avec le sel extrait d’une pareille mer les festins de la parole offerts au public ; car Dieu t’a en outre destiné au même titre que les apôtres à être le sel de la terre, afin que tu sois capable de puiser, pour ta formation dans ces deux mers, celle qui répand l’eau douce comme les paroles de l’Écriture, celle d’eau saumâtre que l’éducation du dehors rassemble et recueille en plein abîme, et qu’alors, étant devenu, grâce aux deux, une sorte de sel de composition et de mélange, tu présentes ce régal comme une nouveauté par tes propres assaisonnements. Et voici la preuve : lorsque supérieur à tous en mérite, tu es monté sur le trône de la sophistique et que tu es devenu rhéteur parmi les rhéteurs, il n’est ni oreille ni âme que tu n’aies plongée dans une joie ineffable. Résonnent encore à mes oreilles le charme, le rythme, la profondeur, l’élégance de ta parole, le son de tes lèvres pour ces hymnes de fête, les célèbres accents de l’acclamation. Elle tournoie encore dans mon cœur ta voix plus douce que le miel qui s’est déversée sur lui. J’ai conscience que depuis ce temps mon âme, cultivée, s’est transformée en prairie en elle. Jusqu’à ce jour, c’est une floraison toujours nouvelle du lotus des mots et du beau langage enraciné alors en elle en profondeur, les lys de la variété des figures y poussent, les rosiers des pensées odorantes exhalent leur parfum pour les organes des sens appropriés.
7. L’empereur aussi a ressenti la grâce de ta parole, il a été saisi par le doux son de ta langue, mais de plus il a été frappé par la profondeur de ta pensée et il a compris ainsi combien tu es utile pour les affaires publiques. Il n’a pas admis qu’une éloquence aussi riche restât improductive, limitée seulement aux discours sans résultats pratiques, il fallait qu’elle fût confirmée par des œuvres et des actions personnelles de telle sorte que la parole fût comme la règle et le fil à plomb qui tiennent l’activité sans déviation dans la ligne droite, jusqu’à éviter tout désordre et toute erreur.
8. Je passerai sous silence les nombreux services publics que ce défunt empereur [Manuel Comnène], bienheureux dans la vie et dans la mort, t’a confiés de préférence aux autres et dans lesquels, mieux que tous, tu t’es distingué ; par degrés et par étapes dans la montée, tu t’es élevé sur l’échelle, du point le plus modeste et le plus humble au meilleur et au plus élevé et, comme le serviteur de la parabole divine, fidèle dans les petites choses, tu as été préposé aux plus grandes. Je mentionnerai cependant ta mission à l’étranger et le parfait accomplissement de la charge d’ambassadeur, dans laquelle surtout tu as rendu service à l’empire romain et où tu t’es montré, par tes actes mêmes, utile au monde entier.

En italique les citations de la Bible et des Pères de l’Église (presque exclusivement Grégoire de Nazianze, pour le parallèle Grégoire Antiochos, nouveau Grégoire de Nazianze).