moines et moniales
SÉANCE 16
MOINES ET MONIALES
1. Extrait des Grandes catéchèses de Théodore Stoudite
2. Typikon de la Theotokos Evergétis
3. Typikon de Grégoire Pakourianos
4. Théophylacte d’Ochrid, une impératrice choisit la vie monastique
5. Vie de Jean et Euthyme, La vocation monastique de Jean et de Tornik.
6. Vie de Jean et Euthyme, La construction du monastère des Ibères au Mont Athos
1. Catéchèse 33 de Théodore Stoudite
Théodore Stoudite, Les grandes catéchèses. Livre I, Les épigrammes (I-XXIX), présentation, trad. et notes par Fl. de Montleau ; précédées d’une étude de Julien Leroy sur le monachisme stoudite.
La vie dans le coenobium, terrain d’entraînement ; l’athlète y obtient du Christ les mêmes couronnes que les martyrs.
1 Mes pères, frères et enfants, pour moi, à ce que je pense, ce n’est pas en vain que je me fatigue à faire retentir à vos oreilles la parole de mon humble personne ; quant à vous, ne laissez pas perdre le temps de l’écoute. 2 Il n’est pas pour toujours, le labeur ; il viendra, oui ! il viendra, mes enfants, le temps du silence complet, car nous ne vivrons pas éternellement, et dans peu de temps, au moment que Dieu a déterminé, vous comme moi, nous sortirons de la vie d’ici-bas. 3 Mais, il s’agit lors de ce départ d’être bien pourvu de vivres, de pratiquer les commandements et de plaire à notre Seigneur Jésus Christ, 4 Eh bien ! que retirer de la catéchèse ? La manière d’écouter, d’apprendre, de choisir ce qui est conforme au commandement de Dieu. 5 Contrainte totale, tiraillement à hue et à dia, agitation emplissent notre vie, néanmoins une par le cœur. 6 Je vois en effet, mes enfants, comment vous vous élancez à tous moments vers vos diaconies : les uns passent la nuit à faire le pain, fatiguant leurs mains à pétrir la pâte et tout brûlés par les flammes des cuissons ; 7 les autres s’éreintent en piochant la terre pour la vigne ; d’autres, qui voyagent, sont fatigués par leurs marches, alors que d’autres le sont d’être installés à leur ouvrage — je veux parler de la couture et de la calligraphie — ; 8 il y a aussi la lessive, la cuisine, l’apprêt des mets, le couvert, les chaudrons, et par-dessus tout, ce qui relève des soins du cellérier et du pénible travail de l’infirmier. 9 Ou je vois encore que tous se regroupent sans trêve pour l’office de nuit, pour prime, pour tierce, pour sexte, pour none, pour vêpres et pour complies ; ils y assistent, ils psalmodient et prient et cela sans nonchalance, sans rester en arrière et sans que ce soit par pénitence. 10 En un mot, j’ai constamment présents à l’esprit votre labeur, les contraintes et les harcèlements que vous subissez. 11 Mais ne perdez pas courage ! En effet, « par tout cela, nous sommes vainqueurs, » dit l’apôtre, « à cause du Seigneur qui nous a aimés au-delà de toute mesure ». 12 Ainsi, même si ce labeur est énorme, ce qui est sûr c’est que d’un tel labeur jailliront pour vous joie éternelle et salut sans fin. 13 Nous devons plutôt nous réjouir, être dans la joie, nous livrer à des combats plus remarquables encore et concourir par le martyre de la règle cénobitique, sans que rien ne nous puisse abattre, sans tourner le dos, sans nous laisser décourager par les afflictions et les difficultés.
14 Oui, oui, je vous le demande, mes enfants, tenez bon, allez de l’avant, élancez-vous vers tout ce qui est véritablement beau et vertueux et « établissez solidement vos âmes par votre constance », selon la parole du Seigneur. 15 Les yeux fixés sur le terme de la mort, renouvelez-vous chaque jour et considérez toutes choses comme secondaires à cause de l’amour du Seigneur, vous gardant vous-mêmes dans la juste mesure, dans l’intelligence et dans un amour spirituel bien différent de la funeste familiarité ; 16 ainsi vous serez soumis les uns aux autres, sans murmures, sans jalousie, sans envie, sans disputes. 17 Que chacun fasse sien le bien du prochain et supporte, le cas échéant, la froideur d’un frère quel qu’en soit le prétexte ; 18 acceptez aussi sereinement les punitions éventuelles comme des remèdes de l’âme, accomplissez tout et agissez en tout avec douceur, sincérité, ouverture de cœur, sans ostentation et sans bruit, en présence de notre Maître immortel. 19 Le voilà, mes enfants, notre martyre ! Et pourquoi le fervent recherche-t-il souvent des épreuves extérieures pour lutter comme athlète du Christ ? 20 Qu’il supporte généreusement et selon les règles les supplices, les combats et les confessions de foi d’ici-bas, sans fléchir le genou devant Baal, sans sacrifier l’âme aux passions, sans renier ses promesses et, jusqu’au bout, sans fuir le stade ni le terrain d’entraînement, et il aura, les saints pères le proclament, une place égale à celui qui témoigne par le sang. 21 Pourquoi ont-ils dit cela et comment quelqu’un témoigne en vérité, vous le savez : ce n’est pas en effet celui qui a été battu une seule fois et puni plusieurs fois, mais celui qui tient bon jusqu’au bout ; 22 bien plus, si l’on a renoncé au milieu ou même à la fin du parcours et si l’on a achoppé sur la bienheureuse soumission, 23 non seulement on fait échouer de la façon la plus pitoyable et la plus lamentable ce qu’on a acquis par les combats précédents, mais aussi on encourt l’inexorable sentence au jour du juste jugement de Dieu.
24 Gardez-vous donc de tout dommage, mes enfants, et ne croyez pas que ce soit pour mon propre repos, pour un esclavage selon le monde et pour une gloire humaine que je m’efforce de vous maintenir dans la soumission par de telles paroles, certes non ! 25 Les combats pour votre vertu n’ont pas ce but, mais ce qu’ils visent, je vous en donne l’assurance et le déclare comme sous serment, c’est le salut de toutes vos âmes, la gloire de Dieu et votre belle réussite, c’est que nous dansions et nous nous réjouissions avec nos saints pères dans les Cieux ; 26 là où sont Antoine le Grand, le flambeau des flambeaux, Euthyme le Théophore et Pachôme le Christophore ; là où demeurent Sabas le très renommé, Théodose le bienheureux et Dorothée l’illuminé par Dieu — là où sont Domitien l’égal des anges, Acace le très saint et Dosithée le divin assistant ; 27 là où sont Basile, le toujours vivant — je veux parler du maître de la soumission —, Zacharie le Pneumatophore et Athré l’obéissant de Dieu. 28 Et à quoi bon parler des autres ? Mieux vaudrait dire, là où sont Pierre et Paul les chefs de file des douze apôtres, là où les hiérarques, les prêtres et les saints martyrs demeurent ensemble. 29 En effet si nous ne nous hâtons pas de nous rapprocher d’eux, nous n’aurons aucune chance de les voir, de parler avec eux et de nous tenir auprès d’eux. 30 Et nous espérons aussi voir paraître à nos yeux Notre Dame elle-même, notre toute reine et notre maîtresse, la mère de Dieu, et nous jeter à ses pieds 31 et — poussons l’audace jusque-là — nous espérons voir le maître de toutes choses, notre Seigneur lui-même ; 32 en effet, le divin Paul l’a dit : « Après avoir été ravis dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur au moment de la régénération, nous serons toujours avec lui ».
33 Quand donc de telles gloires, de telles joies, de telles vies nous sont proposées, qui ne bondirait, ne serait séduit, ne s’enflammerait, ne volerait vers l’amour de Dieu et n’accomplirait ses devoirs ? 34 Moi seul, mes enfants, qui me suis séparé de Dieu par mes mauvaises actions et qui suis chassé avec les méchants démons comme leur collaborateur et leur serviteur. 35 Mais priez pour que, moi aussi, je sois sauvé par le Christ Jésus notre Seigneur à qui appartiennent la gloire et la puissance avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et pour les siècles des siècles. Amen
2. Extraits du Typikon de la Théotokos Évergétis
Éd. trad. P. Gautier, « Le typikon de la Théotokos Évergétis », Revue des Études byzantines 40, 1982, p. 14-16.
Prologue.
C’est chose excellente, parce que cela à la fois plaît à Dieu et contribue grandement à votre intérêt, mes frères dans le Seigneur et mes enfants spirituels, d’indiquer par écrit quels sont le contenu et la nature de tout votre saint office canonial, et quand et comment vous devez l’assurer, et de laisser cela comme règle et un modèle non seulement à vous, mais encore à vos successeurs, mais aussi de montrer quel sera tout le reste de votre genre de vie, aussi bien, veux-je dire, celui qui concerne l’âme que celui qui concerne le corps, pour que vous puissiez, avec l’aide de Dieu, en vous y référant, régler et diriger votre conduite sans faire un écart, pour que vous ne manquiez pas le but fixé en errant çà et là, mais pour que vous demeuriez inébranlables dans le bien, sans être entraînés ni à droite ni à gauche, pour parler comme Salomon. […]
Ce monastère que nous habitons était jadis, comme chacun sait, un domaine de notre défunt et trois fois bienheureux père et fondateur, je veux dire le moine Kyr Paul, domaine qui lui était échu par héritage de ses parents, et assurément il le préférait tout bonnement à n’importe quel autre bien existant sur la terre, à cause naturellement de son amour pour la vertu et l’hèsychia qu’il aimait passionnément et qu’il préférait à tout. Blessé par son ardente passion pour celle-ci et mû par l’esprit de Dieu, il abandonna aussitôt cette grande ville impériale où il était né, ainsi que ses père, mère et toute sa famille, ses amis, ses connaissances, sa fortune, et tout ce qui ici-bas asservit une âme éprise du monde, et il arriva sur cet agridion au mois de juin de la deuxième indiction de l’an six mille cinq cent cinquante-six. À sa suite et comme sur ses traces, je vins moi aussi dans le courant de septembre de la troisième indiction de l’an six mille cinq cent cinquante-sept.
3. Typikon promulgué par le grand domestique d’Occident kyr Grégoire Pakourianos Pour sa fondation, le monastère de la très sainte Théotokos Pétritziôtissa
Éd. trad. P. Gautier, « Le typikon du sébaste Grégoire Pakourianos », Revue des Études byzantines 42, 1984, p. 18-28.
Confiant dans la protection et la bonté de la vénérable et vivifiante Trinité qui a créé et maintient l’univers, le Père qui est sans commencement, son Fils et Verbe, qui lui est co-éternel, et son Esprit vivifiant et consubstantiel, qui sont une seule divinité et une seule puissance, en laquelle nous avons été baptisé et que nous adorons par tradition ancestrale, et confiant dans notre espérance et notre foi fermes en la Trinité, voici que nous commençons à traiter de l’objectif que nous nous proposons et de l’œuvre qui nous tient à cœur, à savoir de la fondation du monastère que nous avons récemment bâti, comme cela apparaîtra dans les pages qui vont suivre, du nombre des moines qui y vivront, de la règle sur laquelle ils régleront leur conduite pour la gloire et l’honneur de notre Dame immaculée la Théotokos, à l’emplacement du kastron appelé Pétritzos, où des moines qui connaissent tous l’écriture et la langue des Géorgiens ont été rassemblés dans le monastère que j’ai récemment construit grâce à la providence et à l’aide du Dieu de l’univers, moi, Grégoire, qui suis par le bon plaisir de Dieu sébaste et grand domestique de tout l’Occident, fils légitime de feu Pakourianos, qui était archonte des archontes et célèbre comme tel, et qui suis originaire de l’Orient, de la race très illustre des Géorgiens, et, j’ajoute, fondateur de ce monastère récemment construit avec l’aide de Dieu, qui sera aussi la sépulture prévue pour mon repos, monastère qui a reçu son vocable en l’honneur et pour la gloire de la mère du Christ, notre Dieu, fondateur aussi de sa célèbre et splendide sainte église et de la magnifique tente de Dieu qui y est dressée pour le soutien, le rachat et le salut de mon âme, et de celle aussi de feu mon frère le magistros Apasios.
Comme j’étais, par disposition spirituelle, uni par des sentiments fraternels et extrêmement amicaux aux moines du très saint monastère de Ta Panagiou, qui est situé à l’intérieur de la capitale qui porte le nom du très grand et très saint Constantin, la nouvelle Rome, et que toute leur organisation monastique et leur conduite semblaient et étaient en tous points de nature à plaire à Dieu et à ceux qui l’aiment réellement, il m’a paru bon, à moi aussi, d’organiser et de fortifier de toutes les façons, au moyen de leur règle et de leurs règlements, dans le monastère que j’ai récemment construit avec l’aide de Dieu et dans la sainte église susdite, l’ensemble de l’office liturgique et la manière de vivre et de se nourrir des moines, afin que eux aussi se conduisent, sous la protection de Dieu, à l’imitation de ceux-là, à savoir le supérieur du monastère, ceux qui sont honorés du très saint sacerdoce et tout le reste de la communauté, comme les articles de leur règlement vont bientôt pas à pas le montrer.
Et comme ces hommes très distingués et habitués au bien-être, élevés au cœur de cette ville fortunée et populeuse, et organisés comme ils sont par leur bienheureux et angélique fondateur, observent fidèlement et fermement dans toute sa rigueur la règle qui leur a été accordée, à combien plus forte raison nous, pères et frères, à qui il est échu de par la volonté de Dieu d’être placés dans ce saint monastère de fondation récente, nous qui sommes Géorgiens, qui avons acquis une formation militaire diverse et qui sommes entraînés à une vie très rude, nous, qui avons maintenant la chance d’habiter dans un endroit approprié et à l’abri de toute occasion susceptible de nuire aux moines, qui ne nous trouvons pas à proximité d’agglomérations, et qui ne sommes privés d’aucune commodité, eaux très limpides et grande variété de fruits, sans compter ces légumes verts que nous apprécions depuis notre enfance et par tradition ancestrale, comment ne supporterions-nous pas, nous aussi, le règlement de ces moines, observant d’un cœur joyeux l’ordre des préceptes qu’ils ont suivis à titre de règle.
Si quelqu’un, ce que je ne souhaite pas, enfreignant nos présentes prescriptions et celles de la règle du très saint monastère susdit de Ta Panagiou, recherche une vie et une retraite extrêmement douillettes, qu’il s’en aille en paix là où il lui plaira et où il trouvera ses aises. En effet, feu le fondateur susmentionné et higoumène de Ta Panagiou, un homme très versé dans les choses divines, qui avait récusé la démesure et le manque dans la façon de vivre, avait prescrit à ses disciples de suivre la voie médiane et tout à fait royale, car les exagérations sont toujours dangereuses et très nuisibles.
Le texte de ce saint livre, qui met réellement en valeur la vie monastique et que nous avons emprunté au typikon du très saint monastère souvent mentionné de Ta Panagiou, indique au moyen de chapitres, dans l’ordre qu’on trouvera ci-dessous, ce que les moines sont tenus de méditer et de pratiquer, bref comment ils doivent vivre, à quoi j’ai ajouté quelques petits points qui me paraissaient judicieux.
Synopsis, c’est-à-dire table des chapitres clairement prescrits dans le présent typikon, établie en vue d’un facile repérage.
Ch. 1. Comment a été construit ce très saint monastère des Géorgiens.
Ch. 2. Comment des dons et quels dons ont été faits à cette sainte église sur ma fortune, sur les biens immeubles et meubles et sur le bétail de feu mon frère légitime.
Ch. 3. Que ce monastère sera à l’abri de vexations ou tracas de toutes sortes causés par un empereur ou un patriarche, et d’une spoliation de l’un de ses biens.
Ch. 4. Qu’il est absolument interdit aux moines, c’est-à-dire à tous les frères, de vivre privément dans leur cellule, c’est-à-dire d’agir à leur guise ou de posséder en général des provisions ou autre chose.
Ch. 5. Du mode d’élection du supérieur qui assurera la direction des moines, et de la promotion de son successeur à la tête et au service de ce monastère.
Ch. 6 De la quantité, c’est-à-dire du nombre des moines, car l’effectif que nous leur avons fixé doit être complet ; qu’on ne recevra pas d’eux une offrande, et lesquels d’entre eux doivent être affectés aux charges et aux services du monastère, et de quelle manière.
Ch. 7. Du mode d’élection et du rang des prêtres célébrants ; comment ils doivent célébrer la messe chacun sa semaine, soit pendant combien de jours par semaine, et quels jours, ils doivent célébrer la messe et faire mémoire de nous et de ceux que nous commémorons.
Ch. 8. De la préparation de la table, et du silence et du calme exigés des serveurs.
Ch. 9. Des vêtements et de leur prix ; quand et comment le supérieur doit distribuer cela aux moines.
Ch. 10. Du jeûne des trois saints carêmes ; comment nous devons les observer en jeûnant, et témoigner bienfaisance et pitié à nos frères dans le Christ.
Ch. 11. De la fête de notre sainte église et de toutes les fêtes célèbres du Seigneur, de celle des valeureux saints martyrs et de tous les autres saints, comment les célébrer avec éclat et piété.
Ch. 12. Du luminaire à assurer dans la sainte église, de la prière et des chants, comment il faut prier dans le calme et la tranquillité.
Ch. 13. De l’obligation pour tous les frères de confesser quotidiennement au supérieur leurs fautes et tout ce qui leur survient en acte, en parole et en pensée.
Ch. 14. Du travail manuel et du labeur des moines, et qu’il faut durant le travail réciter des psaumes avec application.
Ch. 15. Que les frères ne circuleront pas hors du monastère sans une autorisation des supérieurs, et de ceux qui prient hypocritement au milieu de l’assemblée.
Ch. 16. Des épitropes du monastère qui sont prévus par la règle et qui sont ainsi appelés pour qu’ils prennent sincèrement soin des âmes.
Ch. 17. Que le supérieur aura à cœur et promettra d’assurer la sécurité et d’interdire l’entrée du monastère aux eunuques, mais aussi aux jeunes enfants.
Ch. 18. Que le monastère vivra libre de l’autorité de nos parents et du dommage qui en résulterait, et de l’imposition de toutes les sortes de biens qui s’y trouvent.
Ch. 19. Du cas où le supérieur du monastère ou l’un de ceux qui y exercent une charge commet une faute, et de ceux qui dépensent sans compter l’argent du monastère, qu’il faut non seulement les en empêcher, mais encore les expulser définitivement.
Ch. 20. Invitation à apprendre de quels laïcs il faut accepter des dons pour le salut des âmes, et à offrir pour eux des saintes messes.
Ch. 21. Instruction adressée aux frères à propos de ma commémoraison et de celle des miens ; qu’on servira un banquet aux frères, et qu’on distribuera des nomismata le jour de ma commémoraison, et qu’on sera aussi très généreux envers les pauvres.
Ch. 22. Des higoumènes et des autres frères défunts ; comment il faut les grouper et les commémorer continuellement par des prières et des supplications.
Ch. 23. Qu’il n’est pas permis à une femme d’entrer dans notre sainte église, ni de fonder un monastère de femmes sur son territoire.
Ch. 24. Qu’on ne placera pas un moine ou un prêtre grec dans ce monastère, et pour quelle raison.
Ch. 25. De mes parents et de mes gens de race géorgienne qui décideraient de se faire moines dans ce monastère ; comment ceux du monastère doivent les accueillir, et comment ceux-là doivent être bien disposés et mener une vie honnête et vertueuse dans ce monastère.
Ch. 26. Que l’économe et les autres officiers rendent des comptes à l’higoumène, et l’higoumène à la communauté des frères.
Ch. 27. Que les défunts seront perpétuellement commémorés, et qu’on implorera Dieu sans cesse pour leur âme par de saintes messes.
Ch. 28. Qu’il y aura un asile de vieillards à l’intérieur du monastère, et comment on doit soigner convenablement et réconforter les vieillards du monastère.
Ch. 29. Des trois hospices que nous avons construits : à Sténimachos, Marmaros et Prilongos, et de nos dispositions à leur sujet.
Ch. 30. Du premier higoumène que nous avons nommé, Grégoire Baninos, et comment il faut le commémorer après sa mort et quel jour.
Ch. 31. Des enfants, où et comment ils doivent vivre et être instruits, et ensuite entrer dans le grand monastère ; du prêtre qui célèbre dans l’église Saint-Nicolas.
Ch. 32. Que l’higoumène ne concédera pas une rente ou une situation à un des frères ou à quelqu’un d’autre, ni n’aliénera la moindre chose du monastère.
Ch. 33. Que l’on gardera en sûreté le volume du présent typikon, et que son contenu sera conservé inviolé et intact.
4. Une impératrice choisit la vie monastique
Extrait du Discours de Théophylacte d’Ochrid au porphyrogénète kyr Constantin
Trad. P. Gautier, dans Theophylacti Achridensis opera, CFHB XVI/2, Thessalonique 1980, p. 178-210.
Pour ce qui est de ta mère — mais qui me donnera la douceur d’Hérodote et la concision d’Aristide pour que je n’omette rien d’important ? — ta mère, dis-je, ici présente, est reine et d’une lignée tout à fait heureuse : elle peut dénombrer non seulement un père, un grand-père et un aïeul illustres, elle est encore favorisée d’innombrables ancêtres royaux. Et elle a révélé par sa conduite une âme encore plus royale : la révérer pour son rang de reine reviendrait à révérer la perle à cause de sa coquille. Quel cas, en effet, a-t-elle fait de la majesté impériale, elle qui a tout regardé comme déchet, selon l’apôtre, et décidé de n’acquérir que le Christ, qui l’a délivrée de la mort selon la chair, parce qu’elle a aimé la vie cachée en lui ? Et elle a si soudainement considéré l’éminence de la royauté comme un gouffre et la bassesse selon le Christ comme une sublimité réellement céleste qu’on admire la soudaineté plus que la transformation, et plus que la soudaineté sa montée vers les cimes. Il est, certes, arrivé à bien des femmes d’être entraînées vers la vie monastique, mais d’une façon plus féminine, plus délicate : pratiquer la pauvreté en esprit avec tant de ferveur n’a été l’objet et le souci que de la bienheureuse Marie. Que dis-je, les autres, c’est peut-être sous la contrainte d’innombrables nécessités qu’elles ont embrassé la vie monastique, et par une sorte d’aiguillon qu’elles ont été malgré elles menées sous ce joug, mais une démarche contrainte n’est ni sûre ni stable. Tandis que, chez elle, ce qui, outre le reste, suscite l’admiration, c’est que, sans que nul danger ne la harcelât, sans que personne ne l’y contraignît, sauf l’amour du Christ, elle a couru vers l’odeur de ses parfums et aspiré à s’asseoir à son ombre. En conséquence, si nous admirons même celles qui, dès le berceau, ont connu le dénuement, quand elles embrassent ce genre de vie dur et pénible, que d’admiration ne devons-nous pas à cette princesse, qui, née dans l’opulence et favorisée d’un train de vie encore plus luxueux, l’a échangé contre une existence très rude et très dure, qui a troqué ses habits de soie contre des haillons, ses brillants atours contre le noir vêtement de deuil, les mets délicats contre l’abstinence et le jeûne, qui, pour tout dire, a suivi des chemins rugueux à cause des paroles du Seigneur.
La bonté de sa mère
Peut-être quelqu’un s’irrite-t-il, parce qu’il incrimine depuis longtemps mon discours de ne pas traiter de sa bonté et de sa miséricorde. Il se propose bien de le faire, mais il redoute d’appareiller pour une mer si vaste. Car, avec quelle force pourra-t-il dire chez combien tu as brisé l’étau de la faim, de combien tu as réchauffé le corps nu, pour combien tu as rendu plus légère la perte de leurs enfants, combien de gens tu as consolés après la perte de leurs parents, à combien de femmes tu as rendu moins cruelle la mort de leur mari ? Tu n’as même pas oublié cette recommandation d’Isaïe, ô trois fois heureuse, de racheter ceux qui sont sous le coup de la mort, et tu as écarté le glaive de bien des nuques, et les ténèbres de la mort qui se répandaient déjà sur leurs yeux, ô soleil de miséricorde, tu les as dissipées. On n’ignore pas tes aumônes nocturnes, malgré tes efforts à les tenir secrètes : bien qu’ elles soient faites de nuit, leur éclat brille, et le Père céleste en est glorifié. L’œuvre de ta main droite échappe à ta main gauche, et inversement. Déployer la miséricorde, voilà ce que fait ta main droite ; éviter d’afficher le bien et de claironner les bonnes oeuvres, c’est échapper au sort de la vaine gloire qui conduit dans la géhenne. Voilà comment, pour ma part, je comprends le précepte : que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite.
Toutefois, qui ignore que notre époque a innové sur un point ? Comment cela s’est produit, je ne sais, mais je souhaiterais que l’entreprise poursuivît un but honnête, or elle est une cause de scandale pour la foule. En effet, d’anciens monastères, qui croulent de vétusté et réclament une main secourable, sont délaissés, tandis qu’on en restaure de nouveaux et de récents sous le nom de leurs restaurateurs, et un chacun se démène pour être à la fois le fondateur et le propriétaire de la nouvelle fondation. C’est comme si quelqu’un, laissant sans soin son fils malade, se mettait en quête d’une nouvelle épouse pour en avoir des enfants, bien qu’il n’ait rien à reprocher au malade. Ô homme stupide et atteint d’une maladie vraiment incurable, quand tu as un enfant qui est bon et que tu peux soigner, tu le négliges, puis tu te jettes dans les tracas d’un second mariage et tu te lances dans d’inutiles dépenses.
La piété de sa mère
Mais ta mère, basileus, ne s’est pas laissée prendre à de tels filets. Ayant rejeté tout calcul mondain et abandonné aux hommes terrestres le souci de perpétuer leur nom sur la terre, elle a fait d’elle-même un temple, comme nous le propose l’architecte Paul, avec pour fondement le Christ, et elle l’a bâti en argent et en pierres précieuses à l’aide des pauvres comme main-d’oeuvre. Si elle a beaucoup distribué aux gens de la capitale qui ont le plus besoin de pitié, elle a aussi fortement soutenu l’ordre monastique, tant féminin que masculin, qui combat tout entier le prince de ce monde. Et tu n’as pas non plus laissé les îles d’en face en dehors de ta préoccupation, mais, là aussi, tu as semé le grain que je te souhaite de moissonner inlassablement dans l’allégresse au moment voulu, si bien que tu peux dire toi aussi : «Iles, régénérez-vous devant moi qui suis devenue maintenant votre libératrice et votre nourrice.» Ce qui arrive à ceux qui se jettent à tes pieds chaque jour, comment tu accueilles chacun d’eux comme un envoyé de Dieu, comme le Christ Jésus, comment tu accompagnes ton présent d’un sourire, comment la générosité s’y ajoute, qui pourra en faire un récit complet, ou plutôt qui saura s’y employer sans être ridicule ? On aura plutôt fait de compter combien de fois tu as respiré en un jour que combien de fois tu as fait preuve de miséricorde, car pour toi respirer et prendre en pitié ne font qu’un. Que sa bonté est grande, mais son amour de l’étude dépasse toute conception humaine. Quels livres, même parmi ceux qui sont ardus et épais, lui ont échappé ? Quel traité des Pères ? On la verra tantôt fréquenter les plus sublimes, accueillant leur doctrine comme une nourriture solide, tantôt muser parmi les plus simples comme parmi les fleurs d’une prairie délicieuse et charmante. Pour tout dire, elle médite la loi du Seigneur de jour et de nuit. Soit qu’elle dorme, soit qu’elle veille, soit qu’elle se promène, elle médite les oracles, divins et les grave trois fois sur la tablette de son coeur, comme David, Moïse et Salomon l’ont déclaré.
5. Extrait de la Vie de Jean et Euthyme
La vocation monastique de Jean l’Ibère et de Tornik
B. Martin-Hisard, « La Vie de Jean et Euthyme et le statut du monastère des Ibères à l’Athos », Revue des Études byzantines 49, 1991, p. 86-93.
La venue de Jean l’Ibère à l’Athos.
6. Notre bienheureux père Jean était d’origine ibère ; il tenait de ses parents et grands-parents grandeur, noblesse et rang parmi les mtavars du curopalate David ; il était vaillant, courageux et militairement renommé. De haute taille, il avait belle allure et prestance ; il était sage et sensé d’esprit et d’entendement ; il était rempli de la crainte de Dieu et de toutes bonnes oeuvres. C’était un grand ami et un proche du curopalate David d’heureuse mémoire. Mais dès que le feu de l’amour du Christ eut violemment embrasé son âme, il rejeta toute la grandeur de ce monde, la tenant pour immondices ; il méprisa complètement et dédaigna les biens, les richesses et les plaisirs, son épouse et ses enfants, sa famille et tout ce qui est de ce monde, jusqu’à lui-même enfin, comme dit le Seigneur ; il prit la croix sur ses épaules, s’enfuit à l’insu de tous en abandonnant tout et partit seul à la laure des Quatre-Églises ; il se fit reconnaître du père Moïse et du père Gélase qui y brillaient alors de leurs vertus ; il reçut d’eux en secret la bénédiction monastique et il se livra pendant quelque temps à l’obéissance dans une courageuse ascèse, faisant l’admiration de tous les ascètes qui vivaient là.
Mais dès que l’on commença à connaître ce qu’il faisait, il reçut la bénédiction de ces bienheureux pères et se dirigea vers le pays de Grèce, car il fuyait la gloire des hommes. Il arriva ainsi sur le mont Olympe et assuma courageusement pendant un temps assez long la tâche ascétique de soigner les mulets dans un monastère et il remplit humblement d’autres menus et vils services.
7. Or à cette époque le roi des Grecs remit au curopalate David les régions d’en-haut et lui demanda des fils d’aznaurs en otages. Les beaux-frères du père Jean amenèrent au roi son fils Euthyme comme otage avec d’autres princes. En apprenant cela Jean dut contre son gré se faire connaître et il partit pour la Ville Royale. Comme les rois connaissaient Abuharb, qui était le beau-père du père Jean, ils manifestèrent aussi à cette occasion beaucoup d’amitié à Jean et lui firent bon accueil. Il y eut alors de longues discussions au sujet d’Euthyme entre Jean et son beau-père qui ne voulait pas le livrer et Jean lui adressa de vifs reproches : « Eh quoi! n’avez-vous pas de fils ? Vous les épargnez parce que ce sont vos fils et vous avez donné mon fils comme otage parce qu’il est orphelin, c’est clair ! Que le Seigneur vous pardonne ! » Et, par la volonté de Dieu et sur la décision des rois, il prit son fils et retourna sur l’Olympe.
Mais au bout d’un certain temps, il supporta mal que les Grecs et les Ibères le traitent avec honneur parce que son nom était connu ; c’est pourquoi il partit de nouveau vers l’inconnu avec son fils et quelques disciples. Il gagna la Laure du grand Athanase sur la Sainte Montagne et il y fut accueilli. Il demeura caché et il accomplissait humblement et sans murmures tout ce que l’obéissance exige et il s’occupa de la cuisine pendant deux ans ou plus.
L’époque de Tornik’ : l’église Saint-Jean-l’Évangéliste.
8. A cette époque le grand Tornik’, son parent, se fit moine dans son pays ; et ayant entendu dire que Jean, pour qui il avait une grande affection, était sur l’Olympe, il partit et parcourut l’Olympe sans pouvoir le trouver ; alors il s’informa discrètement et apprit qu’il se trouvait sur la Sainte Montagne. A l’insu des rois, il se rendit en secret sur la Sainte Montagne et reçut de Jean la bénédiction monastique. Comme nous l’avons dit en effet, il parcourut la Sainte Montagne, il parvint à la Laure du grand Athanase et l’incognito ne fut plus possible ; ils se reconnurent et s’embrassèrent avec une spirituelle affection et il y eut grande joie au monastère en ce jour-là, car même le grand Athanase n’ignorait pas les actions, la noblesse et la vaillance de Tornik’. C’est pourquoi ils furent couverts d’honneurs à partir de ce moment, car Dieu manifeste et exalte ses saints, même si cela leur déplaît. Bientôt leur histoire se répandit et l’on sut qu’ils étaient sur la Sainte Montagne. Des Ibères commencèrent à arriver, leur nombre augmenta et nos bienheureux, pères qui étaient remplis de toute sagesse, se firent cette réflexion en voyant cela : « Nous ne pouvons plus rester dans le monastère, car d’autres vont nous rejoindre et on ne peut les renvoyer ». Alors, sur le conseil du père Athanase, ils construisirent une église Saint-Jean-l’Évangéliste et des cellules dans une agréable solitude, à un mille environ de la Laure. Ils y vécurent longtemps comme des anges de Dieu.
6. Extrait de la Vie de Jean et Euthyme
Le financement et la construction du monastère des Ibères au Mont Athos
B. Martin-Hisard, « La Vie de Jean et Euthyme et le statut du monastère des Ibères à l’Athos », Revue des Études byzantines 49, 1991, p. 86-93.
L’époque de Tornik’ : la révolte de Sklèros.
9. La révolte de Sklèros se produisit à ce moment-là ; il conquit toute la région continentale ; les rois et la reine se trouvèrent bloqués dans la Ville en grand danger et angoisse. Dans cette situation, ils se dirent : « Nous n’avons pas d’autre secours que le curopalate David ». Mais on ne pouvait lui dépêcher personne parce que Sklèros contrôlait toutes les routes et leur embarras était grand de voir que personne n’était susceptible d’exécuter ce que leur cœur désirait. Pris d’une telle anxiété, ils entendirent parler de Jean et de Tornik’ et apprirent qu’ils étaient dans la Laure du grand Athanase. Ils dépêchèrent immédiatement à la Laure le sébastophore, un homme illustre parmi les mtavars de la reine, avec des lettres royales. En arrivant, il remit à chacun une lettre, conformément à l’ordre reçu, une à Athanase, une à Tornik’, une à Jean. Le contenu en était le suivant : « L’impie Sklèros s’est révolté contre nous et a conquis tout le continent. Que Jean-Tornik’ se rende sans discussion auprès de notre Majesté, nous en prions votre Sainteté ». Les lettres royales contenaient encore beaucoup d’autres supplications et prières instantes.
L’affaire plongea Jean et Athanase dans une grande perplexité ; ils se résignèrent à se jeter aux pieds de Tornik’ et se mirent à le supplier de se rendre auprès des rois. Il fut très affligé en entendant leur supplication et leur dit : « Saints pères, je suis venu en ce saint territoire à cause de mes péchés ; je ne peux pas aller chez les rois, car je sais bien pourquoi ils m’appellent. Or, depuis que Dieu m’a jugé digne de revêtir l’habit monastique, il ne m’appartient plus de paraître auprès des rois, ni auprès de qui que ce soit sur terre. J’en prie donc votre Sainteté : pour l’amour de Dieu, pardonnez-moi, ne me faites pas violence dans cette affaire ; car les soucis du monde m’accableront, si je pars. » Mais ils le suppliaient en ces termes : « Si nous désobéissons aux rois maintenant, nous attirerons une grande colère sur nous et sur notre monastère». Une semaine passa à ces discussions et finalement, à contrecœur, prenant sur eux toute faute, le père Athanase et le père Jean le convainquirent non sans peine de partir.
10. Basile et Constantin étaient alors tout au plus des adolescents et tout le gouvernement appartenait à la reine et au parakimomène. Dès que Tornik’ arriva dans la Ville Royale, le parakimomène l’introduisit auprès des rois. Les rois et la reine se levèrent devant lui, le saluèrent avec respect et le firent asseoir à leurs côtés. La reine dit à Basile et à Constantin de se jeter à ses pieds et la reine s’adressa ainsi à lui : « Saint Père, Dieu rende à ton âme ce que tu feras pour ces orphelins ! ». Jean se saisit de l’occasion pour prendre la reine en particulier et lui faire des remontrances sur différents points ; elle accepta tout avec humilité et lui fit cette promesse : « Saint père, quoi que m’ordonne votre Paternité, je ne m’y soustrairai pas. Mais puisse Dieu te convaincre de te charger de ce travail, de te rendre comme tu le voudras auprès du curopalate et de l’informer de tous nos malheurs ; j’ai confiance en Dieu que vous mettrez en fuite l’impie Sklèros et que vous nous délivrerez du malheur ». Il supplia instamment la reine de l’en dispenser, mais quand il la vit inflexible, il lui répondit : « J’ai revêtu cet habit à cause de mes péchés. Le Seigneur sait combien cette affaire pèse sur moi comme la mort, mais je ne sais que faire, je ne peux désobéir à votre Souveraineté ». La reine et le parakimomène lui dirent encore : « Étends seulement la main sur ces orphelins, et c’est à nous que Dieu demandera compte de tout péché qui en résulterait ». Et ils écrivirent au curopalate des lettres suppliantes.
11 Tornik’ quitta ainsi les rois et s’arrangea pour arriver chez le curopalate. Le curopalate fut très heureux de le voir ; Tornik’ lui donna les lettres des rois et le mit au courant de tout ce qui se passait. Ils décidèrent alors sur ce point d’envoyer en Grèce des armées et d’en nommer Tornik’ commandant en chef. Tornik’ envoya aux rois des lettres du curopalate et de lui-même et il les informa de tout ce que projetait le curopalate. Alors les rois remirent au curopalate à titre viager les régions d’en-haut de la Grèce. Ils écrivirent à Tornik’ : « Nous savons que Dieu est avec toi ; n’hésite pas ; sous la conduite de Dieu, tu feras prisonniers tous ceux qui se sont révoltés contre nous et le butin que tu leur prendras sera tout entier à toi».
Alors le curopalate confia douze mille cavaliers d’élite à Tornik’. Avec l’aide du Christ, il mit en fuite Sklèros et le repoussa dans sa fuite jusqu’en Perse. Puis il revint, il fit prisonniers tous les grands de Grèce et prit leurs biens comme butin, ainsi que les rois l’avaient dit. Il en distribua une partie aux troupes et garda l’autre pour lui ; c’était un très riche butin d’or, d’argent, de tissus précieux, etc. Il revint, salua le curopalate, qui le récompensa largement, et il le quitta pour retourner auprès des rois.
Ceux-ci l’accueillirent avec de grands honneurs et le félicitèrent amicalement. Puis il les quitta à leur tour, prit congé et revint à la Laure du grand Athanase sur la Sainte Montagne. Les pères l’accueillirent avec joie, l’embrassèrent et ils louaient Dieu qui l’avait ramené sain et sauf.
L’époque de Tornik’ : les églises de la Mère de Dieu et de Saint-Jean-Baptiste.
12. Nos pères se concertèrent ensuite et dirent : « Nous ne pouvons pas rester ici ; nous sommes des gens célèbres et des Ibères viennent à nous ». Et ils choisirent de fonder à l’écart leur propre monastère qui serait indépendant. La chose ne plaisait pas à Jean, qui accepta cependant de l’entreprendre pour le repos des Ibères et surtout pour l’édification de Tornik’. Ils trouvèrent par la grâce de Dieu un agridion plaisant au milieu de la Sainte Montagne ; ils y construisirent avec beaucoup de sueur et de peine un monastère et des églises dédiées à la sainte Mère de Dieu et à saint Jean-Baptiste. Ils achetèrent, à leurs frais, de nombreux agridia, des monastères et des ermitages aux abords du grand monastère jusqu’à la mer de l’autre côté ; l’ensemble était agréable, attirant, propice à l’établissement de moines spirituels. Et les pieux rois, en raison des éminents services rendus et des hauts faits accomplis, leur confirmèrent par chrysobulle tous les agridia et domaines qu’ils voulaient, lesquels sont fort nombreux et excellents, comme c’est le propre de cette région .
13. Cependant, tandis qu’il était en Orient, Tornik’ fit venir beaucoup de gens portant l’habit et des moines illustres en quantité non négligeable ; il aurait voulu que les seuls habitants du monastère fussent des Ibères ; mais ce n’était pas possible de faire cela et il fallut bien introduire aussi des Grecs. En effet, comme vous le voyez, nous n’avons aucune expérience de la mer alors que toute notre subsistance arrive par mer. On ne peut non plus satisfaire les exigences d’une laure de cette importance sans forgerons, sans charpentiers, sans maçons, sans vignerons, sans constructeurs de bateaux, etc. Nos pères durent tenir compte de cela et accueillir aussi à contrecœur [les Grecs], comme nous l’avons dit.
C’est ainsi que fut fondé le monastère avec l’aide de Dieu.

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