Byzantium06

mercredi, novembre 01, 2006

miroirs de l'ordre social

SEANCE 19
MIROIRS DE L’ORDRE DE LA SOCIETE :
LES PROCESSIONS, LES BANQUETS, L’AU-DELA


1. Les banquets impériaux : Liutprand de Crémone
2. Les fêtes religieuses : le typikon de la Grande Église
3. Document iconographique : une procession religieuse
4. Les processions : Ibn Rosteh, Procession de l’empereur se rendant à la Grande Église.
5. Document iconographique : l’empereur et son armée se rendent dans un sanctuaire
6. Vision de l’au-delà par le moine Cosmas, 933
7. Document iconographique : les démons


1. Réception de Liutprand à un banquet impérial sous Nicéphore Phocas.

Extrait de la Legatio de Liutprand de Crémone : Livdprandi Cremonensis, Antapodosis, Homelia paschalis, Historia Ottonis Relatio de legatione Constantinopolitana, éd. P. Chiesa (Corpus christianorum, Continuatio mediaevalis CLVI), Turnhout 1998, p. 195-196 (§ 19-20). Trad. B. Caseau.

Ce même jour (Pentecôte), il (l’empereur) ordonna que je mange à sa table. Toutefois il n’accepta pas de juger digne que j’ai la préséance en aucune manière sur ses grands dignitaires, et il me fit asseoir à quinze places de lui, sans nappe ; à personne de ma suite il ne fut permis, je ne dis pas de s’asseoir à la table, mais même de voir la maison dans laquelle j’étais invité. Au cours de ce repas affreux et dégoûtant, plein d’ivrogneries, dégoulinant d’huile et arrosé d’un abominable liquide à base de poisson, il m’interrogea abondamment sur votre puissance, sur vos royaumes et sur vos soldats. […]
Le jour de la fête (des saints Apôtres), alors que j’étais assez malade, il (l’empereur) ordonna de venir à sa rencontre à l’église des Saints-Apôtres, à moi qui étais assez malade et aussi aux envoyés bulgares arrivés la veille. Après qu’ils aient débité des balivernes et célébré la messe, nous fûmes invités à table et je fus placé à l’extrémité d’une table qui était longue et étroite, derrière l’envoyé bulgare, tonsuré à la mode hongroise, ceint d’une chaîne en bronze et, à mon avis, catéchumène. Mes seigneurs, le but était clairement de vous insulter. En votre nom, je fus méprisé, en votre nom, je fus avili, en votre nom, je fus humilié. Mais je rends grâce au Seigneur Jésus Christ que, vous, vous servez de toute votre âme, d’avoir été jugé digne de supporter ces injures en votre nom. En vérité, considérant que l’insulte s’adressait non à moi, mais à vous, je voulus quitter la table. Alors que je m’en allais plein d’indignation, Léon le curopalate, frère de l’empereur et Syméon, le prôtoasècrètis, me suivirent par derrière, aboyant ces mots : « Quand Pierre, basileus des Bulgares, prit pour épouse la fille de Christophe (Lécapène), il y eut un traité — c’est-à-dire un accord — écrit que nous avons confirmé par serment, selon lequel les envoyés des Bulgares seraient mis au premier rang, honorés et favorisés plus que les envoyés de toutes les nations, c’est-à-dire leurs ambassadeurs. Cet envoyé bulgare, bien qu’il soit, comme tu le dis à juste titre, tonsuré, sale et ceint d’une chaîne de bronze, est cependant un patrice, nous avons estimé et décidé qu’il serait inconvenant de placer devant lui un évêque, surtout un Franc. Puisque nous avons compris que tu t’indignes de cette situation, nous ne te laissons pas, comme tu le penses, regagner ta demeure maintenant, mais nous t’envoyons dans une salle à manger où tu goûteras la nourriture en compagnie des serviteurs de l’empereur.
Il n’y a rien de comparable à la douleur que je ressentis… Mais le saint empereur adoucit ma douleur d’un beau cadeau ; il m’envoya, parmi les mets si délicieux, un chevreau gras, qu’il avait personnellement goûté, cuisiné avec de l’ail, des oignons et des poireaux et arrosé de garum, dont j’ai souhaité alors qu’on le trouve à votre table pour que, vous qui ne croyez pas aux heureux délices du saint empereur, du moins vous en soyez persuadé après examen.





2. Les fêtes religieuses : le Typikon de la Grande Église

Le Typicon de la Grande Église, Ms. Sainte-Croix n.40, Xe siècle, éd. trad. J. Mateos, Rome 1962, p.92-93. Extrait pour le 6 Novembre.
Le 6. [on célèbre] le s. archevêque de Constantinople et confesseur Paul. Sa synaxe a lieu à la Grande Église un dimanche.
Acolouthie: au ps 50 de l’orthros et à l’entrée de la liturgie, tropaire, mode 3 : La confession de la foi divine. Prokeimenon, mode grave: ps 115, 6; stique: ibid, 3 Apôtre: Hebr. 8, 1-6, Alleliua: mode 1 : ps. 39, 2. Évangile: Lc 12, 8-12. Koinonicon : ps 32, 1.
Le même jour, mémoire de la pluie de cendres qui tomba au temps de Léon le Grand le Besse […] La synaxe a lieu aux Saints-Pierre-et-Paul dans le triconque. Le matin on se réunit dans la grande Église et on va en procession au Forum ; après les prières habituelles, on se rend à la synaxe mentionnée.
Acoulouthie. Après le renvoi de l’orthros, on chante trois antiphones dans la soléa, avec les psaumes ordinaires. Premier antiphone: Pitié pour nous, Philanthrope, et Aide-nous ô Christ notre Dieu. Deuxième antiphone : Par les prières de tes saints. Troisième: Alléluia vespéral double. Le patriarche descend et entre au sanctuaire par la porte latérale; les psaltes, sur l’ambon entonnent comme répons de procession, le trisagion et disent le Gloria Patri au Forum. Après le Gloria Patri et le trisagion final, on dit la prière de l’Antiphone et le premier antiphone, ps 119: Pitié pour nous, Seigneur, pitié pour nous. Deuxième antiphone, ps 120: Alléluia vespéral simple. Troisième antiphone, ps 122: Tropaire, mode 1 pl: Seigneur, nous avons péché, nous avons prévariqué, nous nous prosternons, aie pitié de nous. Le diacre dit la grande écténie, les psaltes commencent la procession et ils disent le Gloria Patri au triconque.

3. Procession religieuse

Ménologe de Basile II, Ms. du Vatican XIe s.


4. Procession de l’empereur se rendant à la Grande Église qui est destinée à l’ensemble du peuple.

Ibn Rosteh (Xe s.), dans A. A. Vasiliev, Byzance et les Arabes, éd. trad. H. Grégoire et M. Canard, t. II, 2, Bruxelles 1950, p. 386-393.

L’empereur ordonne que le chemin qu’il doit suivre de la porte du palais à l’église destinée au peuple au milieu de la ville soit orné de tapis et que l’on répande sur le chemin du myrte et du feuillage vert, et que les murs soient décorés à droite et à gauche du passage, avec des étoffes de brocart. Il sort, précédé de 10.000 vieillards revêtus de brocart rouge, les cheveux flottant sur les épaules et sans coiffures recouvrant la tête. Derrière eux viennent 10.000 jeunes gens vêtus de brocart blanc. Tous vont à pied. Puis viennent 10.000 pages (gulâm) vêtus de brocart vert, puis 10.000 valets vêtus de brocart bleu ciel tenant à la main des haches recouvertes d’or. Viennent ensuite 5.000 eunuques d’âge moyen habillés de mulham (tissu moitié fil, moitié soie) blanc hurâsânien, tenant des croix d’or à la main. Suivent 10.000 pages turcs et khazars vêtus de gilets à raies de différentes couleurs, tenant à la main des lances et des boucliers rehaussés d’or. Après eux viennent 100 patrices pris parmi les plus importants, revêtus de brocart de toute couleur tenant à la main des encensoirs d’or dans lesquels brûle de l’aloès de Java. Ils sont suivis par 12 patrices, les premiers de leur ordre, vêtus d’or et ayant à la main chacun une baguette d’or. On voit après eux 100 pages aux vêtements d’étoffe bordée d’une bande de couleur et ornés de perles, portant un coffre d’or où se trouve le vêtement que l’empereur revêtira pour la prière. Viennent ensuite, devant l’empereur, un homme appelé al-r.hûm (silentiaire) qui impose silence aux gens en disant : Silence !, puis un vieillard tenant à la main un bassin et une aiguière d’or incrustées de perles et de rubis. Enfin s’avance l’empereur revêtu des vêtements précieux dits « allaxima », qui sont en soie entretissée de joyaux. Il a sur la tête une couronne, et aux pieds deux bottines, l’une noire, l’autre rouge. Derrière lui vient le vizir. L’empereur tient à la main une boîte d’or contenant de la terre. Il est à pied. Toutes les fois qu’il a fait deux pas, le vizir lui dit en grec, mémnèsthe tou thanatou, ce qui signifie — Souvenez-vous de la mort. Quand il lui dit cela, l’empereur s’arrête, ouvre la boîte, regarde la terre (qui y est contenue), la baise et pleure. Il marche ainsi jusqu’à ce qu’il arrive à la porte de l’église. Alors l’homme (chargé de cela) apporte le bassin et l’aiguière ; l’empereur se lave les mains et dit à son vizir : « Je suis innocent du sang de tous les hommes ; Dieu ne m’en rendra pas responsable, car je me décharge de cette responsabilité sur ta nuque. Puis il se dépouille des vêtements qu’il a sur lui et en revêt le vizir ; il prend l’écritoire de Pilate, c’est-à-dire de l’homme qui s’est proclamé innocent du sang du Christ, et le place sur la nuque du vizir en lui disant : « Gouverne avec justice comme Pilate a gouverné avec justice ! » Le vizir circule alors avec tout cela dans les marchés de Constantinople et on lui crie : « Gouverne avec justice, comme l’empereur t’a chargé du gouvernement du peuple. »
L’empereur ordonne alors de faire entrer les prisonniers musulmans dans l’église : ils regardent la décoration et l’empereur et crient trois fois: « Que Dieu prolonge la vie de l’empereur pendant de nombreuses années ! ». L’empereur ordonne alors de leur remettre des vêtements d’honneur.
Derrière l’empereur sont conduits trois chevaux de main gris, sellés de selles d’or incrustées de perles et de rubis, et recouverts de housses de brocart ornées également de perles et de rubis ; ils ne sont pas montés et on les fait entrer dans l’église où sont suspendues pour eux des brides. On dit, lorsqu’une de ces bêtes prend la bride dans sa bouche : « Nous avons vaincu le pays de l’islam ! » et au contraire, lorsque la bête flaire la bride et revient en arrière sans s’être avancée vers la bride: « C’est une bête qui est de la descendance de celle qui appartenait à Aw.s.tàt s (?). » Puis l’empereur quitte l’église et revient à son palais.
À l’ouest de 1’église, à 10 pas il y a une colonne de cent coudées de hauteur ; elle est composée de plusieurs colonnes superposées, et elle est entourée d’un réseau de chaînes d’argent. Sur le sommet de la colonne est une table de marbre, carrée, de quatre coudées sur quatre, au-dessus de laquelle se trouve un tombeau de marbre contenant (le corps de) Justinien qui bâtit cette église. Le tombeau est surmonté d’une statue de cheval en bronze ; sur le cheval se tient Justinien, la tête couverte d’une couronne d’or incrusté de perles et de rubis. C’est, dit-on, la couronne même de cet empereur ; il a la main droite levée comme s’il appelait le peuple à Constantinople. Sur (au-dessus de) la porte occidentale de l’église est une (sorte de) chambre, qui a 24 portes, selon le nombre des heures de la nuit et du jour, chacune d’un empan sur un empan. Toutes les fois qu’une heure est accomplie, l’une des portes s’ouvre d’elle-même, et quand cette porte se ferme, elle se ferme aussi d’elle-même. On dit que cette horloge a été fabriquée par Apollonius,
Les chevaux des Rûm sont bien dressés. Ils ne s’éloignent pas de leur place et on n’a pas besoin de les tenir lorsque les officiers descendent de monture. Ils ne hennissent pas et ne s’agitent pas. Il suffit de leur dire : sta (halte!), et ils s’arrêtent et restent ainsi jusqu’à ce que leur maître soit sorti de chez l’empereur. J’ai questionné certaines personnes à ce sujet. Elles m’ont emmené près de trois statues de bronze représentant un cheval, dressées à la porte de l’empereur, et fabriquées par le sage Apollonius pour servir de talismans aux chevaux et les empêcher de hennir ou de se taquiner les uns les autres.
À la porte de l’empereur, il y a aussi quatre serpents de bronze qui se mordent la queue : c’est un talisman contre les serpents, pour qu’ils ne fassent pas de mal. Un enfant peut approcher un serpent et le prendre sans qu’il lui fasse de mal.
Dans la direction de la Porte d’Or de la ville, on voit la voûte d’un arc construit au milieu du Forum de la ville, sous lequel sont deux idoles dont l’une fait un signe de la main et semble dire : viens ! l’autre fait également un signe et semble dire : attends un moment ! Ce sont deux talismans. On amène les prisonniers pour lesquels on attend la délivrance et on les arrête entre ces deux idoles. En même temps un messager va avertir l’empereur. Si, quand le messager revient, les prisonniers sont toujours arrêtés, il les emmène à la prison. Si au contraire le messager les trouve de l’autre côtés des deux idoles, ils sont mis à mort et on n’en épargne aucun.
Constantinople a un aqueduc qui vient d’un pays appelé Bulgar. Ce fleuve (sic) coule vers la ville sur une distance de 20 jours (de marche) et en entrant dans la ville se divise en trois branches. L’une va vers le palais du roi, une autre vers les prisons des Musulmans et la troisième vers les bains des patrices et du reste des habitants. Car ils boivent une eau qui est moitié salée, moitié douce.


5. Document iconographique : l’empereur Théophile et son armée se rendent dans un sanctuaire

Manuscrit de Jean Skylitzès (Biblioteca Nacional, Madrid)







6. La vision du moine Cosmas en 933

Trad. C. Angelidi, « La version longue de la vision du moine Cosmas », Analecta Bollandiana 101, 1983, p. 92-98.

J’étais assis sur mon lit, soutenu par ces deux frères, assis de part et d’autre tout autour du lit, quand je crus voir apparaître sur ma gauche une foule de petits hommes affreux et ignobles, dont les visages répugnants étaient noirs, comme ceux des nègres, mais pas tous également : les uns étaient plus noirs, les autres moins. Et en plus, certains avaient les visages de travers, d’autres les yeux livides, d’autres injectés de sang et le regard meurtrier et sauvage ; l’un avait les deux lèvres livides et gonflées, l’autre seulement une des deux, tantôt celle du haut, tantôt celle du bas. Et pour tout dire en un mot, cette tourbe d’apparitions était pleine de laideur et de ténèbres.
Arrivés près du lit, tous ces petits hommes s’efforçaient de m’arracher à vous. Au début, vous voyant tous autour de moi, je n’eus pas peur et leurs assauts ne m’intimidaient pas. Mais une fois isolé de vous je ne sais comment, je tombais en leur pouvoir. Et ceux-ci m’ayant saisi audacieusement, les uns me tiraient par-devant, les autres me poussaient par-derrière, d’autres entravaient ma marche, et d’autres me bousculaient. Pour finir, ils m’emmenèrent à un précipice immense dont la longueur ne dépassait pas un jet de pierre et la profondeur était comme celle du Tartare, et ils m’y traînèrent de force. Sur un côté du précipice se trouvait un chemin à ce point étroit et resserré, que même un pied n’y pouvait pas tenir. Je fus donc traîné de force par ce chemin étroit et resserré, portant mon poids vers la droite, par peur d’être entraîné et de tomber dans ce gouffre immense et infranchissable. Au fond de cet abîme, semblait couler un fleuve au courant bouillonnant.
Après avoir passé, plein de terreur et d’angoisse, ce chemin étroit, marchant à ce qu’il me semblait vers l’Est, nous nous trouvâmes devant une porte entr’ouverte, devant laquelle était assis un homme gigantesque, noir de teint et terrifiant de visage : ses yeux louchaient immenses et injectés de sang et lançaient des flammes ; ses narines vomissaient de la fumée et sa langue pendait de sa bouche d’une coudée ; sa main droite était ratatinée, l’autre gonflée comme une colonne, nue et tendue ; avec celle-ci il attrapait les pécheurs et les jetait dans l’abîme. Et ceux qui y étaient condamnés criaient tous : « Malheur ! » et « Hélas ! ». Quand nous nous fûmes approchés de cet homme sombre et sauvage, tout de suite il interpella mes ravisseurs et leur dit : « Celui-ci est mon ami. » Et il tendit la main pour me saisir. Moi je me crispai de peur et me contractai.
Et tout d’un coup, comme envoyés par quelqu’un, deux hommes vénérables et aux cheveux blancs apparurent, et je crus reconnaître en eux les apôtres André et Jean, en les comparant à leur représentation sur les icônes. Les voyant, cet être exécrable ou plutôt le père des ténèbres et de la perdition, le diable eut peur et se cacha immédiatement. Et alors, les deux vieillards me prirent affectueusement par la main et passant les portes dont je viens de parler et traversant la ville qui se trouvait au-delà des portes, nous sortîmes dans une plaine où se trouvaient des villages beaux et agréables. Ayant dépassé ces villages, nous trouvâmes, au fond de cette plaine, une vallée verte et charmante dont je ne peux ni exprimer ni décrire en mots la beauté et la grâce. En son milieu un vieillard était assis, charmant et vénérable, ayant tout autour de lui une foule d’enfants aussi nombreux que le sable de la mer. À ce moment, rempli de joie et rejetant ma peur, je me hasardai à demander à mes compagnons qui étaient ce vieillard et la foule innombrable qui l’entourait. Et ceux-ci me dirent : « C’est Abraham et le sein du patriarche Abraham dont tu as entendu parler. » Et, encouragé par eux, je m’approchai et me prosternai humblement et embrassai celui qu’ils m’avaient désigné comme Abraham.
Et ensuite nous continuâmes notre marche en avant. Une grande oliveraie suivait la fin de la vallée, dont les arbres étaient plus nombreux, à mon avis, que les étoiles du ciel ; et sous chaque arbre, il y avait une tente et dans chaque tente un lit et sur chaque lit un homme. Parmi ces hommes j’en reconnus beaucoup qui fréquentaient le palais, beaucoup de gens de la ville, quelques habitants de la campagne et quelques moines de notre couvent. Tous ceux que je reconnaissais étaient déjà morts. Comme je pensais qu’il faudrait demander quelle était cette grande et admirable oliveraie, les vieillards me devancèrent en disant : « A quoi penses-tu, homme, en te demandant quelle est cette grande et admirable oliveraie et tout ce qui s’y trouve ? Tout ceci est ce dont tu entends parler tous les jours: "Nombreuses sont tes demeures, Sauveur, attribuées à tous dans la mesure de leur vertu" »
Après cette oliveraie il y avait une grande ville, dont la beauté, la diversité et l’harmonie et l’agencement du mur étaient indicibles. Autour de la muraille il y avait douze murs, enroulés comme des ceintures, non pas d’une seule, mais de plusieurs couleurs variées. En effet, toutes ces ceintures étaient faites de douze pierres précieuses, chacune d’une même variété de pierre, chacune formant un cercle à part. Et que puis-je dire sur la taille parfaite des parements, leur parfait ajustement et resserrement ? Sur la muraille s’ouvraient des portes, ornées d’or et d’argent mêlés. À l’intérieur des portes le sol était pavé d’or ; y étaient implantés des maisons en or, des piliers en or, des chapiteaux en or. Toute la ville était pleine d’une lumière indescriptible, de parfum et de charme.
Mais, ayant parcouru toute la ville et dévoré des yeux le spectacle qui s’offrait, nous ne vîmes ni homme ni animal ni oiseau, rien de ceux qui se meuvent sur la terre ou dans l’air. Vers l’extrémité de la ville s’élevait un palais merveilleux ; à l’entrée du palais il y avait une salle dont les dimensions étaient environ d’un jet de pierre. D’un bout à l’autre de cette salle s’étalait une table en marbre romain à bonne hauteur pour qu’un homme s’y tienne appuyé. Elle était pleine de gens allongés, et la maison entière était remplie de pure lumière, de parfum et de charme. À l’extrémité de la salle, il y avait un petit escalier en colimaçon. En haut de cet escalier se trouvait une agréable terrasse donnant sur la table. De cette terrasse des eunuques lumineux et au visage pareil à l’éclair et pleins de gloire se penchèrent et dirent aux vieillardx qui me tenaient : « Qu’il se couche, lui aussi, à cette table. »
Et tout en proférant ces paroles, ils montrèrent une place. Les vieillards m’y conduisirent, m’y firent allonger et ensuite allèrent s’asseoir à un autre endroit de la salle. Les eunuques, eux, entrèrent dans je ne sais quel appartement qui se trouvait à la terrasse et ils y restèrent de nombreuses heures. Pendant ce temps, moi, j’en profitais pour regarder tout autour de la table et je reconnus plusieurs de mes relations parmi les gens allongés : aussi bien gens du monde que gens d’état monastique, en outre certains provenant de notre couvent et d’autres fréquentant le palais.
Après un long moment, les eunuques se penchèrent de nouveau et appelèrent les vieillards en disant : « Ramenez-le, car ses enfants selon Dieu sont en grand deuil à cause de lui. Et l’Empereur, cédant à leurs supplications, veut qu’il continue à vivre. Reconduisez-le par un autre chemin et prenez à sa place le moine Athanase, du couvent de Traïanou. »
Les vieillards me prirent aussitôt et nous sortîmes rapidement de la salle et de la ville, en suivant un autre chemin. En route nous rencontrâmes sept lacs, tous pleins de toute sorte de punitions et de châtiments. L’un était plein d’obscurité, un autre de feu, un autre de brouillard puant, un autre de vermine, un autre d’une autre sorte de punitions et de châtiments. Tous étaient également remplis d’une foule innombrable de gens qui se lamentaient tous misérablement et se plaignaient en gémissant. Après avoir dépassé ces lacs et traversé un court espace, nous retrouvâmes le vieillard qu’on m’avait présenté comme Abraham. M’approchant de nouveau, je l’embrassai. Et celui-ci me donna un gobelet d’or, plein d’un vin plus doux que le miel, et trois morceaux de vin. Il me sembla que je trempais l’un d’eux dans le vin, que je le mangeais et que je bus tout le vin et que je gardais sur mon sein les deux autres morceaux ; c’est ces deux-là que je vous demandais hier. Nous allâmes ensuite vers l’endroit où se trouvait cet être gigantesque, difforme et au visage pareil à la nuit. En me voyant, il grimaça des dents terriblement contre moi et il dit, rageusement et amèrement : « Cette fois, tu m’as échappé, mais dorénavant je n’arrêterai pas de comploter contre toi et ton couvent. »
Voilà tout ce que je sais, frères, et je vous l’ai raconté. Mais comment je suis revenu à moi, je l’ignore totalement.
















7. Document iconographique : les démons